Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 09:37
Lors du dernier café philo auquel je participe, nous avons traité le sujet suivant : Qui sont les barbares ?
Nous sommes tombés assez rapidement d'accord sur le fait qu'aucun peuple n'était prémuni contre le sentiment .d'appartenir à une communauté qui se pensait supérieure aux autres , détentrice d'une humanité faisant défaut à "l'étranger". Ce n'est donc pas vraiment le sujet posé dont nous avons débattu, puisqu'il y avait consensus, mais d'autre chose.....
L'un des participants a insisté sur l'opposition entre sauvage et barbare, faisant valoir que selon Levi.-Strauss, il ne pouvait y avoir de "sauvage" dans la mesure où les pratiques sociales des peuples appelés autrefois "primitifs" obéissent en réalité à un ordre rigoureux, fondé sur une langue, sur des pratiques sociales charpentées par des rituels qui sont en fait de véritables systèmes de valeurs, des cultures au sens plein du terme.
L'honnête homme du 21ème siècle ne peut que souscrire et nous avons évidemment tous .admis que ceux qui  sont parfois désignés comme sauvages étaient civilisés, d'une manière différente dont nous le sommes mais tout autant que nous.
Mais la définition du barbare suggérée par ce participant a posé problème a certains d'entre-nous. Selon lui, puisque l'on nait nécessairement au sein d'une culture, le barbare serait celui qui, plus ou moins consciemment, choisit de tourner le dos à sa culture d'origine, d'agir en opposition à celle-ci, aux valeurs qu'elle prône.

Si cela est vrai, il faudrait considérer comme barbare, par exemple, les catholiques ou les musulmans, élévés dans la foi de leurs parents et qui choisissent librement d'être athées, ou la fille musulmane, que l'on veut marier à un inconnu et qui s'enfuit de son foyer pour vivre sa vie de femme libre, ou bien encore le fils de militant communiste qui conteste la weltanschaung de ses parents et rejoint l'autre camp, ou, à l'inverse, les enfants de collabos qui ont rejoint la résistance, ou enfin la fille qui fut excisée et qui, immigrée en Europe, milite contre cette pratique, que l'on peut qualifier de barbare, je crois, et qui n'est pas le fait de réfractaires à la communauté mais secrétée par la communauté elle-même ....
Si l'on considère que toute prise de distance avec la communauté d'origine mène à la barbarie, ce sont tous les adolescents ou presque, en pleine crise d'Oedipe, ayant besoin pour se construire d'opérer une rupture symbolique avec leurs géniteurs pour devenir adultes, qui deviendraient à nos yeux des barbares...
Ceux qui rompent ainsi avec leur culture d'origine ne le font pas tous pour devenir des brutes sanguinaires. Le,  plus souvent, au contraire, ils le font pour se construire d'autres valeurs, se chercher une communauté qui ne leur a pas été imposée par le hasard de la naissance, mais qu'ils choisissent.
Il y a bien l'ado pour lequel les valeurs du gang deviennent les siennes, c'est vrai. Mais une société démocratique ne céderait-elle pas aux sirènes du communitarisme, serait-elle pleinement démocratique, si elle considérait les réfractaires aux valeurs de leur sociétécomme des barbares et les traitait comme tels ? Je ne le pense pas évidemment et je ne pense pas non plus que l'on puisse raisonablement soutenir ce point de vue.
Au contraire une société démocratique doit protéger les gens qui font le choix d'une rupture libre, consentie avec leur milieu, elle devrait même favoriser une mobilité culturelle comme elle essaie de promouvoir (à juste titre !!) la mobilité sociale.
C'est là peut-être, ainsi que l'a si bien montré Finkielkraut dans son livre La défaite de la pensée, une des limites de l'école "anthropologique" d'après-guerre, qui marque une rupture avec l'esprit des lumières en postulant que tout être humain est nécessairement lié à sa communauté d'origine et ne peut s'en extraire. Les lumières mettaient au contraire l'accent sur l'universalité de l'individu, le fait qu'il était unique, non limité par sa naissance, où qu'il se trouve : "Les hommes naissent libres et égaux....".  Libres, c'est à dire non conditonnés totalement et à jamais par leur éducation, pouvant se révolter, se rebeller, résister à la pression du groupe, se choisir un autre destin....
Ce qui fait la barbarie n'est pas, à mon sens, le fait de rompre avec sa culture. Les anthropologues ont raison de dire que tout être humain est marqué par son éducation et qu'aucun individu n'est au monde sans une culture. Ce qui fait le barbare, c'est autre chose que la rupture, ce sont les valeurs auxquelles on adhère plus ou moins consciemment ou librement, qu'elles soient celles de sa communauté d'origine ou d'autres.
A propos de culture, il convient peut-être ici de faire une distinction entre culture et civilisation. En effet,  tout en ayant été nécessairement acculturés dans un réseau de valeurs et de croyances, tous n'ont pas nécessairement vécu dans une "civilisation", qui se situe, je pense, à une autre échelle. Par exemple, on parle sans problème de culture océanienne, mais on hésiterait peut-être plus à parler de civilisation océanienne pour désigner les cultures du pacifique, même si elles présentent des pratiques semblables. Une "civilisation" n'a pas d'existence sans un certain dégré de centralisation étatique s'étendant sur un territoire suffisamment étendu pour rayonner sur des populations diverses, enrichissant cette civilisation d'une certaine dose d'hétérogénéité ethnique, culturelle, souvent linguistique ou la menaçant au contraire d'éclatement du fait de cette trop grande hétérogénéité..
Si l'on s'en tient au sens commun, il me semble que ce qui fait le barbare,  que l'on soit membre à part entière de sa communauté ou "dissident", c'est le fait de se complaire dans une sorte d'animalité ou d'y retourner, de ne reconnaître que la force brute et la violence comme valeurs, ou bien de se bricoler une contre-culture (toutes les contre-cultures ne débouchant pas nécessairement sur la barbarie) ou une idéologie alternative promouvant des valeurs de violence pure, de "fin justifiant les moyens", refusant à d'autres êtres humains le statut qu'e l'on s'arroge à soi-même, etc... En ce sens, toutes les grandes cultures ou civilisations peuvent effectivement, tout en restant de grandes civilisations (ou coltures), présenter des éléments de barbarie (l'esclavage sous l'antiquité, les arabo-musulmans et l'occident par exemple)
Les choses ne sont pas simples, il y a de la complexité en celà comme dans tous les domaines. Méfions-nous des définitions qui ont l'air satisfaisantes mais dont la pertinence ne résiste pas à une analyse de simple bon sens.
Quant à la distinction entre sauvage et barbare, la rue - qui n'a pas forcément raison, je le concède et à toujours besoin d'un chouya de maïeutique socratique pour affiner ses représentations -se  représente généralement le sauvage comme celui qui vit dans la forêt (plutôt nomade que sédentaire), dans des communautés humaines forcément réduites en nombre, vivant un peu "comme des bêtes", en tout cas selon des règles qui ne sont pas considérées spontanément par les membres d'une communauté donnée comme une "culture".
Les barbares, en revanche, (toujours selon le bon sens commun et dont Gramsci disait qu'il fallait s'en méfier..) seraient ceux qui, tout en constituant "un peuple", possédant une organisation et des pratiques sociales, religeuses pouvant être développées et un territoire qui peut être important, se comportent - à nos yeux !! - de manière inhumaine envers certains membres de la communauté et envers les peuples auxquels ils s'affrontent. Dans cette perspective, point n'est besoin de renier sa culture pour être considéré (par celui qui le désigne ainsi du haut de son ethnocentrisme et qui se considère, lui, "civilisé") comme un barbare.. Si l'on opte pour  cette définition, c'est au contraire toute la communauté, dans son ensemble, qui est considérée comme "barbare".

Pour conclure je dirais que l'on peut être barbare de deux manières : On peut l'être comme membre à part entière d'une communauté lorsque l'on contribue à la survivance de certaines pratiques sévissant au sein de son groupe et qui semblent intolérables à l'immense majorité des hommes et des femmes. On peut également être ou devenir barbare, au contraire,  en rejettant celles des valeurs de son groupe qui peuvent être admises universellement. par tout être humain, à quelque culture ou civilisation qu'il appartienne.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Texte libre

  

Paperblog

Catégories