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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 13:48

Tout commence comme dans une pièce ou une nouvelle de Tchekhov : atmosphère intimiste, familiale, l'action se déroule dans un ilôt préservé des soubresauts de l'histoire par une sorte de cordon sanitaire invisible mais existant bel et bien, dont l'existence est révélée à travers l'anecdote d'un petit trafiquant voulant livrer des meubles à ses clients. Il demande le chemin à tout le monde, mais personne ne peut  (où ne veut ..) lui  indiquer la direction de l'endroit où vivent les destinataires de sa cargaison, des privilégiés du régime stalinien, artistes, scientifiques, nomenklatura militaire et politique. C'est un lieu secret, une zone interdite, qui ne doit pas être connu du peuple et le livreur périra  d'avoir rencontré sur son chemin celui qui sait mais ne peut le laisser vivre après lui avoir révélé qu'il est presque arrivé  à destination et comment s'y rendre.
On comprend que la famille bourgeoise qui nous est présentée a pu conserver l'izba qu'elle avait avant la révolution, protégée qu'elle est par le gendre, un gradé héros de l'union soviétique, qui connaît  Staline, lui téléphone par ligne directe, qui a épousé la fille de la maison dans des circonstances qui seront révélées progressivement et passe son congé avec sa femme, sa petite fille et sa belle famille.
Le gendre est dérangé par des paysans lui demandant de protéger leurs champs de blé, menacés de destruction par des manoeuvres de l'armée. Sa réputation  et son statut lui permettent de mettre fin à cette répétition générale avant la mise en oeuvre de la politique de collectivisation forcée et de dékoulakisation voulue par Staline en 36 pour éliminer ses rivaux au sein du PCUS.
Arrive dans cet Eden un ancien soupirant de la femme du héros, dont on apprend qu'elle a attendu son ancien amant disparu dans la tourmente révolutionnaire avant d'épouser l'autre. Le nouvel arrivant est un homme cultivé, musicien, un bourgeois qui a fricoté avec la contre-révoltuion, comme la belle famille du héros, et qui a été recruté de force par les services secrets pour infiltrer les milieux blancs à l'étranger, ce qui l'a éloigné de sa maîtresse et de sa terre natale.
Dès son arrivée, un malaise s'installe, les gens sont génés, n'osent pas parler. On apprend sa liaison ancienne avec la fille de la maison et son appartenance à la police politique. Le nouvel arrivant contribue au malaise, en faisant des allusions au passé, en rappelant son exil forcé, en reprochant à tous, par touches plus ou moins allusives de l'avoir facilement oublié et remplacé par un autre. Il est visiblement aigri, jaloux de son rival chanceux, envieux de la vie confortable qu'ont su préserver ces gens, alors que le reste de la population, sans que cela soit jamais montré, mais simplement suggéré, est en train de vivre les pires moments du régime stalinien  : déportation de masse, expropriation des koulaks (paysans aisés) et collectivisation forcée, qui provoquera une famine terrible, arrestations arbitraires, au hasard des coup de barres à gauche ou à droite du dictateur.
Tout l'art de Mikhailkov consiste à suggérer le drame qui se joue à l'extérieur de cet oasis de paix, d'insouciance et d'opulence, par une série d'ellipses particulièrement efficaces. C'est par exemple la présence inquiétante de cet ancien ami de la famille et néanmoins rival du héros, dont on se demande qui il est venu chercher avec les sbires qui l'ont accompagné attendent à l'extérieur de la villa dans une voiture officielle. C'est également la cérémonie ridicule célébrant les dirigeables du grand Staline et les pionniers prêtant serment au petit père des peuples, conduits par une fanfare locale jouant des hymnes révolutionnaires dénaturés par les canards des exécutants. C'est enfin la brigade de sauveteurs affublés de masques à gaz, qui se répandent sur la plage et embarquent de force les baigneurs réticents sur des brancards pour leur administrer les premiers soins après une  attaque simulée à l'arme chimique  de l'ennemi "impérialiste". Cette ellipse là est particulièrement efficace car ces personnages tout à la fois ridicules et inquiétants, sans visage, font irruption dans ce décor bucolique où l'amosphère est à la fête, où l'on sent chez le réalisateur une certaine nostalgie d'une époque "bénie" pour la nomenklatura, cocon artificiel qu'il a connu lui-même sous Breshnev puisque ses parents et lui-même étaient des acteurs et réalisateurs connus et bénéficiaient d'un traitement de faveur non accordé à l'immense majorité de la population.
Le drame qui se joue à l'extérieur et qui va se dérouler bientôt  à la frontière invisible entre ce lieu où le temps semble suspendu et le monde réel, est annoncé de manière prémonitoire par la présence de ces silhouettes masquées au bord de cette rivière où l'on joue au Volley où l'on marivaude, où le héros emmène sa fille pour une promenade en barque sur la rivière, dans une scène d'une tendresse inouie entre le père et son enfant, rappelant à bien des égards les travellings lascifs de Jean Renoir dans son film, la "partie de campagne". Mais le tableau presque idyllique, n'étaient les allusions à l'histoire et à la dictature, se terminera évidemment dans une violence bestiale, en une scène que l'on ne dévoilera pas si l'on veut préserver l'intérêt du spectateur.
Il suffit de dire que le héros est averti par son rival qu'il va devoir le suivre pour être interrogé à la fin de la journée, que les deux protagonistes conviennent de ne rien dire de cette arrestation aux convives et quittent le lieu comme si le héros de la révolution profitait de la voiture garée à l'extérieur pour se rendre à une réunion importante, autre ellipse exprimant bien le climat de ses années de plomb, pendant lesquelles les gens disparaissaient sans que les proches sachent ou demande à connaître le motif de l'arrestation et de la disparition, de crainte de se perdre eux-mêmes en demandant des informations.
La fin, tragique et sanglante, particulièrement violente,  fait exploser ce vernis de civilité cultivée et artificielle qui prévaut en ce lieu et montre bien, à la manière de Coeur de chien, le roman de Boulgakov, l'écrivain emblématique de l'époque stalinienne, que le régime n'a pu réaliser l'un de ses objectifs principaux : Créer un homme nouveau. Bien au contraire, l'animalité foncière de l'être humain, l'incapacité de quelque régime que ce soit à le réformer en profondeur,  est illustrée dans la manière barbare dont les brutes épaisses qui étaient dans la voiture éxécutent leurs basses oeuvres, mais encore plus dans le fait que les ordres sont donnés avec froideur et détachement par le pianiste, l'homme cultivé, polyglotte, qui a frayé avec la contre révolution avant d'être enrôlé dans les services secrets et plus tard dans la policie politique. Dans ce régime foncièrement pervers, bien éloigné des idéaux révolutionnaires, ce sont des motivations bien peu généreuses qui expliquent comment les hommes agissent. Ce sont les vrais communistes, ceux qui ont combattu l'armée blanche et triomphé de la contre -révolution que l'on embarque. Les arrivistes, ou ceux qui sont animés par une rancoeur haineuse, par le désir de vengeance, sont utilisés par le pouvoir pour éliminer ses rivaux. Il vaut mieux, pour survivre, ne pas avoir  adhéré au projet communiste initial si l'on veut passer à travers les purges, et montrer une servilité sans bornes à l'égard des virages  à 180° donnés par le tyran à une  ligne politique incoimpréhensible par le commun des mortels. C'est ce qui perd Kotov, le héro communiste qui a su préserver son humanité et sa générosité, qui brave les ordres d'en haut pour sauver les champs des kolkhoziens locaux, qui a le sens de l'honneur et reproche même à son rival d'avoir trahi son camp, ses ennemis de classe pourtant, en livrant aux rouges les généraux de l'armée blanche, des gens dont son rival et futur bourreau était proche politiquement.
Mais même les plus fidèles serviteurs du régime, quelles que soient les raisos du zèle qu'ils mettent à servir le Léviathan dévoreur d'hommes,  finissent par être broyés par lui. On se souvient que le gradé de la Stasi,  dans La vie des autres, se perd en tentant de sauver ceux qu'il est chargé de surveiller. car il découvre que le régime lui a volé son humanité. Dans  Soleil trompeur, le tortionnaire au visage d'ange, le bourgeois devenu bras armé du totalitarisme prolétarien,  se suicide une fois sa vengeance assouvie, envers son ancienne maîtresse, mais aussi et surtout envers les gens de sa classe sociale (tout ce petit monde batifolant dans l'izba), qui comme lui ont vendu leur âme au camp ennemi pour survivre. C'est un peu de lui-même donc, qu'il se venge, en participant à cette arrestation "civilisée", se déroulant apparemment  "en douceur" pour qui veut faire l'autruche, telle la famille rassemblée assistant au départ de Kotov dans une débauche d'adieux plus ou moins hypocrites. ...
Là encore, l'épisode de la petite fille qui accompagne son père jusqu'à un échafaud situé après le virage où elle sera déposée, fonctionne comme une autre ellipse de la vilolence qui va venir et comme une métaphore de la fausse naïveté des adultes qui laissent partir l'un des leurs sans réagir.

C'est de lui-même, un peu, dont nous parle Mikhailkov ici, puisqu'il fut à sa manière un serviteur du régime Brezhnevien, lui qui fut réalisateur  à succès avant la prerestroïka, à ce titre membre choyé de la nomenkalatura artistique avant la chute du communisme. C'est peut-être son propre procès qu'il instruit dans cette oeuvre. Regrette-t-il  a posteriori de n'avoir pas pris parti assez tôt pour les dissidents et contre le pouvoir, ne voulant pas perdre ses privilèges, le statut dont il jouissait, tout comme les personnages du film ne veulent pas renoncer au cocon qui les protègent et font mine de ne pas comprendre que Kotov est emmené pour ne jamais revenir...?

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