Quand ...on ..s'pro ...mène au bord del'eau (suite et fin)

Ce qu’il aime surtout, c’est, qu’on lui rabâche pour la énième fois des anecdotes de notre jeunesse, avec nos expressions typiques, qu’il a oubliées des fois et qu’il se dépêche de noter dans son calepin. Toutes les conneries qu’on se raconte en boucle, sur les filles qu’on a eues, qu’on a laissé filer, ou qu’on s’est fait souffler, sur les « bâches » qu’on a prises devant tout le monde en traversant la salle pour aller inviter une gatte et en la retraversant tout seul, la queue entre les jambes, en sens inverse, sous le regard amusé des autres gugusses de la ch’tite bande. Tout ça, ça le fait saliver à mort. A sa demande, on brode aussi sur les cuites qu’on a prises et les retours au bercail accompagnés par les copains un peu moins bourrés que nous, qui déposaient le « colis » à la porte sans attendre le réveil des vieux, pour ne pas se fader leurs reproches et ne pas assister à l’engueulade ou à la branlée.

Ce copain, sans qu’on ait besoin de lui rafraîchir la mémoire, il est intarissable sur les bals de cambrousse dans les parquets salons, ces sortes de salles de danse en bois, inconnues ailleurs que dans le centre de la France parait-il, que les forains montaient et démontaient pour les fêtes de villages dans les bleds paumés, où  les gars et les gattes se rasserraient de partout, sortaient des bouchures, des chemins, à pied, venaient en voiture de la ville, pour faire semblant de guincher et se peloter au chaud dans le noir au son d’un bandoneon, d’une batterie et d’un saxo. Le tout  agrémenté de la voix d’un chanteur qui aurait bien voulu être latino ou ricain et qui couinait que les voiliers se balançaient au bras des îles, que le bi-bop était Loula ou qui demandait en espingouin  à sa nana de le baiser beaucoup, à ce qu’on voulait bien comprendre des paroles (« besa me mucho »), prononcées avec un fort accent bien d’cheu nous…….

Le pote en question, il prétend, en déconnant à peine, qu’on a laissé disparaître  « un patrimoine culturel inestimable, digne d’un classement à l’UNESCO » , que l’on devrait construire, à Montluçon même, capitale mondiale du parquet-salon selon lui, un musée consacré à ces « monuments éphémères et ambulants », (c’est toujours lui qui cause..), y organiser des thés dansants le dimanche pour que « les vieux ringards comme nous aillent se ressourcer à la fontaine de jouvence »  

Quand y part comme ça, vaut mieux le laisser dire, la gueule lui ferme pas……..

Remarque, il a un peu raison. Les salles des fêtes, c’est quand même pas aussi folklo que nos parquets. On dirait des cliniques… C’est trop blanc, trop propre, T’as plus trop envie. Et leurs discothèques, m’en parle pas, Oh bodieu !!!

Pendant qu’on y est, on en profite pour en remettre une petite couche de nostalgie à deux balles au sujet de la drague, le jeudi et le samedi, sur le boulevard de Courtais, le « Bitume » comme on appelait la rue principale de Montlu. On dégoise aussi à propos des filles qu’on emmenait au cinéma ou qu’on bécotait dans le noir au théâtre municipal, entassés dans les loges où une vingtaine d’ados s’étaient rendus en douce, en bravant les menaces de nos profs, après le début de la conférence de connaissance du monde pour scolaires.

Euh là c’travail ! T’aurais vu c’ merdier ! Dans le noir, on savait pas très bien à qui on  roulait une pelle.  Des fois, t’avais des mauvaises surprises en revoyant la fille dans la rue..

Mais c’était bon quand même, ces premières galoches. Après on se donnait rencard   sur le Bitume ou dans un endroit plus discret, on marchait en se tenant la main. Pas toujours…. On voulait pas avoir l’air con avec les copains, faire trop « petit couple », s’entendre dire qu’on était casés,  être vu avec une fille qu’on aimait bien mais que les autres allaient peut-être trouver moche…..

On se bécotait un peu dans les jardins publics en jetant des cailloux aux gamins qui nous faisait chier en nous chantant de loin des chansons obscènes. On s’emmerdait un peu en fait avec la fille une fois les premiers pelotages dans le noir. C’est pour ça qu’on la larguait assez vite, enfin je crois….

Lui, ce copain en question, celui qu’a bloqué ses compteurs au temps des parquets salons, il dit qu’il pourrait pas habiter ici, qu’il s’emmerderait chez nous maintenant. Et pourtant il aime bien revenir de temps en temps pour goûter l’air du pays, pour  se retremper dans la langue qu’on parle, dans nos souvenirs d’enfants et d’ados.

Comme moi, y reluque les petites maisons du bled qui vont sans doute être vendues à des gars d’ailleurs, qui vont perdre un peu de leur âme en donnant leur petite vertu de pierre au plus offrant, à un étranger certainement.

Il est pour l’Europe pourtant, pas comme nous. Il dit que c’est normal et bénéfique, cet apport de sang neuf dans nos petits pays qui se meurent. Il dit que les gars du théâtre attirent du monde, donnent un coup de fouet au village. On sent qu’il regrette un peu de ne pas s’être posé ici, d’avoir laissé filer la petite maison sur la promenade. Il a quand même été dans le Sud, au soleil. Il a finalement acheté chez les bronzés, comme tout le monde maintenant … comme tous les parigots et les bobos de partout.

Mais il est pas sûr d’avoir fait le bon choix. On le voit arpenter la petite promenade bordée de maisons en pierre rose du coin, s’arrêter parler à l’anglais qui vit maintenant dans la petite case qu’il voulait acheter, lui poser des questions sur les travaux qu’il a entrepris, sur ce qu’il compte faire de la pièce du bas, qu’il aurait personnellement transformée en bibliothèque s’il s’était décidé à l’acquérir….

Pour lui, c’était même pas une question d’argent. Ca lui aurait été égal de se faire arcander comme un Hollandais par l’agent immobilier.

C’est simplement, sans doute, qu’il était pas sûr de vouloir habiter ici. Il a eu peur de s’enterrer, dans ce trou du centre de la France profonde, dans ce coude de petite rivière, dans ce petit village orné d’un vieux château en ruine….

Mais on voit bien qu’il va regretter toute sa vie de pas avoir franchi le pas.

Il le dit pas, mais ça lui bêlerait dans le ventre  de revenir dans le coin.

 

« Tourne-te, vire-te, t’as toujours le cul par derriâ »

Je sais pas très bien ce que le Biachais * de service qu’a pondu ce dicton à la noix bien connu chez nous voulait dire quand il a sorti ça … un jour qu’il avait chopé un gros coup de vezon sans doute.

Mais, ça résume bien ce que je ressens, bien mieux que les dégoulinades des copains qu’ont été aux écoles, ou celles qu’on lit des fois sur la Montagne, ou qu’on entend à la télé.

Finalement on n’est jamais content, sauf peut-être quand on sera rendus à la maison de retraite, celle qu’est en face du camping et près de la maison à Mimile, où qu’on a été si heureux.

A ce moment là, avant d’aller manger les pissenlits par la racine, tout ce qui compte, c’est peut-être ces ch’tites giclées de bonheur qu’on a réussi à piquer à celui d’en haut et qui seront la dernière image qu’on aura dans le ciboulot avant d’y passer ……

« C’est là, près de l’Aumance, dans un coin où on n’a jamais habité pourtant, qu’est notre Rosebud, y dit tout le temps Dédé. »

Rosebud y parait que c’est une sorte de souvenir d’enfance, une photo qu’un richard qu’a le vezon tout le temps malgré tout son fric, y cherche partout, sans savoir ce que c’est, et qu’il découvre juste avant d’y passer.

Nous au moins on le sait ce qu’on cherche, même si on l’a pas acheté et qu’on l’achètera jamais notre baraque……

Notre bouton de rose (c’est ça que ça veut dire), il est dans l’air qui flotte au dessus du château, dans le bruit de l’eau qui coule dans la vallée, un peu dans la couleur de la pierre du coin aussi peut-être, dans le temps qui a passé sur tout ça, dans les rires disparus mais toujours bien vivants des gens qui ont été heureux ici avec nous autres, même ceux des morts, dans l’âme de ce petit bout de terre, qui pourrait être partout ailleurs si on n’était pas d’ici, mais qui se trouve  là, quelque part, pour nous, qui avons vécu cela,   …….

 

 

 

 

 

* Un biachais : Un gars de la Biache, de son vrai nom Désertines, petite commune touchant Montluçon et censée être grande pourvoyeuse de poètes et philosophes locaux de comptoir patoisant.

 

Catégories

Calendrier

Août 2008
L M M J V S D
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31
             
<< < > >>

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

Recherche

Images aléatoires

Texte libre

Blog : Journal Intime sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus