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Au pays des bredins
Des bredins, des effougalés, des qu’ont un p’tit vélo dans la tête, ça manque pas chez nous. Même que dans un bled, pas loin d’ici, y a une église où les curés, y paraît qu’y plongeaient leurs ouailles dans l’eau bénite pour les « débrediner »
Y faisaient ça quand y en a qui commençaient à se conduire bizarrement, à cause d’une payse du bourg qui les avaient ensorcelés par exemple, ou quand ils commençaient à dire que la vie valait pas la peine d’être vécue, quand ils parlaient tout seuls dans la rue ou qu’ils se prenaient pour un autre.
Maintenant, ils osent plus faire ce genre de baptême, mais y a quand même un « débredinoir » dans un village du coin. C’est pas le bénitier comme on pourrait croire en écoutant ces histoires de bains collectifs de l’ancien temps racontés par des fafiots, mais un trou où les curés, à une époque pas si lointaine parait-il, y passaient encore la tête des gars de la paroisse un peu dérangés pour leur rendre la raison.
Ca coûtait quand même moins cher que d’aller voir un guérisseur ou un marabout, comme on voit sur les petites annonces maintenant. Il y a de la réclame sur tous ces arcandiers qui piquent le pognon des gens en leur disant qu’ils vont faire en sorte que les gosses réussissent mieux à l’école, que le mari s’intéresse un peu plus à sa bourgeoise au lit…. Des conneries comme ça quoi… Vous imaginez, le curé qui plonge la bistouquette des gars dans le bénitier pour leur redonner de la vigueur ? Ca ferait un beau goupillon…. Ca serait quand même plus marrant que de faire le signe de croix. Tout le monde voudrait y passer. Le bled, ça deviendrait vite Lourdes à la puissance vingt. Ca viendrait de partout ; il faudrait construire des autoroutes pour acheminer les pèlerins. En voilà une idée qu’elle est bonne pour faire venir les touristes chez nous. C’est même plus des autoroutes, mais des charters et un nouveau Roissy qu’il faudrait. Pourquoi qu’ils ont pas pensé à ça, les gars du tourisme au Conseil Général, au lieu de se palucher à rien foutre dans leurs bureaux climatisés ? Pour la très sainte église catholique romaine, ça devrait pas poser beaucoup de problèmes, avec tous les cultes qu’elle tolère déjà, les vierges en pierre qui pissent le sang à certaines époques de l’année, les bergères qui font des miracles, le guena qu’est à Turin, sur lequel Jésus aurait laissé ses traits…..
Ils pourraient même vendre des fioles de potion bénite, comme les pèlerins ramènent de Lourdes.
Faut-y être bête quand même pour croire à ceux histoires ! C’est les gens qui croient à ça qu’y faudrait plonger en premier dans l’eau bénite de l’église. Même l’ancien pape, il est pas encore bouffé par les vers qu’ils commencent à dire que c’était un saint. Il y a déjà des gars qui planchent pour voir si des fois, il aurait pas fait quelques miracles en se baladant dans le monde entier aux frais de la princesse, à faire le vieux beau devant les jeunes aux JMJ.
Remarquez, y pas que les chrétiens qui auraient besoin de venir dans l’église en question, pour se faire passer leur grain.
On pourrait même remplir des airbus venant des quatre coins de la terre.
Mêmes les bouddhistes il s’y mettent maintenant. Il paraît que des milliers de gens vont voir un ado qui se nourrirait pas, qui boirait pas, ferait pas non plus ses besoins depuis plus de trois mois. Et le Dalaï Lama dans tout ça ? Il fait mine de gober tout ça comme le pape pour les miracles de Ste Bernadette….
Et les kamikazes ? Ca leur ferait t-y pas du bien de se passer la tête dans notre débredinoir ? Et les évangélistes amerloques qui se baptisent à l’âge adulte en buvant la tasse quand le pasteur les initie à l’apnée ? Eux, c’est une piscine en eau profonde creusée dans le cloître, pleine de la flotte bénite de cette église qu’il leur faudrait. Y s’entraîneraient à y rester pendant au moins dix minutes, comme dans le grand bleu. Avec un peu de chance, y chopperait le vertige des profondeurs et on n’entendrait plus parler d’eux….
Pour rigoler, on dit aussi, qu’à Yzeure, l’asile pour les bredins situé dans la banlieue de Moulins, ils organisent régulièrement des sorties en car dans le bled en question pour rafraîchir le ciboulot de leurs pensionnaires. En voilà encore une idée qui pourrait diminuer le trou de la sécu……..
Dernièrement ils ont été obligés de fermer l’église, car les jeunes soiffeux qui revenaient du bal, confondait le bénitier avec le débredinoir et se plongeaient la tête dedans. Y a rien de tel qu’une petite plongée dans l’eau froide pour guérir de la gueule de bois et pour se passer le goût du vin…..enfin, jusqu’au week-end prochain en tout cas, car à ce que je sais, il y a autant de pieds de vigne ambulants sur deux pattes dans le village en question qu’aux alentours.
Bref, v’la-t-y pas qu’un jour, un gars de notre bande de pieds Nickelés, il annonce que le débredinoir, ça booste la libido.
- Moi qui vous parle, si j’ai tant de succès avec les filles, c’est que je suis l’Obelix du bocage. Ma mère m’a pas fait baptiser, mais une nuit, en douce, elle m’a glissé tout entier dans le trou du débredinoir. C’est bien mieux que toutes ceux pilules et ces cachets qui facilitent la bandaison.
Bon, on l’a pas vraiment cru, mais dans le doute, sans le dire aux autres pour pas se faire traiter d’impuissants par les copains, on s’est tous un peu dit que ça pouvait pas faire de mal d’essayer, des fois que ça marcherait….
Du coup, l’idée a commencé à germer dans les petites têtes, qu’une expédition nocturne en l’église aux miracles s’imposait.
Et même que l’idée a fait plus que germer, et dans plusieurs p’tit’ têtes à la fois, sans que ces p’tites têtes fassent part de leur projet aux autres bredins de la bande.
Et que pensez-vous qu’il arriva ? C’est Bibi Lolo, évidemment, qu’a été le premier à vouloir vérifier si le trou avait des effets bénéfiques sur son appendice.
Par une nuit de pleine lune, - celles où les coyotes et les loups hurlent à la mort passque y-z-ont pas trouvé chaussure à leur pied pour leur faire des câlins - je me suis retrouvé devant la porte d’entrée d’une des églises du coin censée être munie d’un débredinoir qu’ avait pas servi depuis des lustres. L’évêché avait condamné les rites païens se déroulant à son insu dans les maisons de Dieu du département.
Je m’demandais comment ouvrir la porte et, machinalement, je la pousse du doigt, espérant stupidement que le curé ait oublié de la fermer.
Et v’la-t-y pas que ladite porte, elle cède à ma pression et s’ouvre comme un Sésame qu’a même pas besoin de formule magique pour obtempérer.
J’chuis un peu méfiant quand même ; je crois pas aux fantômes et je me demande si des voleurs sont pas à l’intérieur. Y a peu de chances pour que l’on vienne piller le tronc où les reliques de cette église, vu que les grenouilles de bénitier courent pas les rues dans le coin et sont plutôt radines quand y faut cracher au bassinet les rares dimanches où la messe est encore célébrée dans le village. Pour ce qui est des reliques, y a rien d’intéressant à fourguer à des receleurs, à part, peut-être, un chemin de croix tout droit sorti de l’atelier d’un artiste local qu’a pas trouvé mieux pour faire admirer ses œuvres à la population que d’en faire cadeau au conseil municipal.
Mais on sait jamais, avec tout ce qu’on entend à la radio et à la télé ! J’avance prudemment dans le noir. Je tends l’oreille. RAS. Je me dirige vers l’endroit où l’un des gars de la bande dit avoir repéré un trou dans le mur qui, selon lui, pourrait bien avoir servi de débredinoir dans le passé. Tout d’un coup, je vois une ombre qui se faufile entre les piliers de la nef.
- Qui va là ? que j’dis, me prenant pour le garde champêtre ou pour un pandore de la brigade de protection du patrimoine.
- Personne, tirez pas, qu’on m’répond
Là, je deviens vraiment méfiant, car entre nous, faut vraiment être azimuté pour répondre « personne », dans cette situation, à quelqu’un qui vous fait les sommations d’usage. Et en plus, il me semble reconnaître une voix familière, celle d’un gars de la bande.
- Qui c’est ? que je risque.
- C’est moi.
- Bien sûr que c’est toi, pauv’ bredin, qui veux-tu que ça soye, mais c’est qui toi ?
- Chuis pas un voleur Monsieur, j’chus juste venu prier un peu.
- Ouais, bien sûr, à cette heure ! Et moi j’suis l’Pape. Arrête de chougner et décline ton identité. Qui que tu soyes, les anges, y t’voyent de toute façon, et y t’connaissent.
- Ouais, mais toi, t’es pas un ange que j’sache. Et pis d’abord, qui t’es si t’es pas ce que tu dis qu’t’es pas ?
- J’passais par-là,.. Mais j’te r’connais toi. Tu s’rais-t-y pas de Montlu par hasard, du quartier du Pont Neuf pour être plus précis ?
- Ben si, comment que t’as d’viné.
- A ta voix pauv’ con. Qu’essse tu fous là ?
- Ben, la même chose que toi j’suppose. J’suis venu voir si c’est vrai que l’débredinoir, il a des vertus aphrodisiaques. Pas toi ?
- J’en ai pas besoin, moi, mais toi, t’as des problèmes ou quoi ?
- Bien sûr que non banane, qu’est que tu crois. C’était juste pour voir. Tu veux-t-y essayer ? A deux on a plus de chances de voir si ça marche vraiment.
Faut croire que l’argument de mon poteau, il a fait une grosse impression sur mon ciboulot. J’étais venu pour ça après tout.
Sans nous consulter, on s’est mis à chercher à tâtons un trou dans le mur de l’église, un trou suffisant pour y passer une tête de chrétien.
Mais de trou de cette taille, on trouva que d’chi, rein de rein, que quouic, comme on dit chez nous. Même pas un orifice ou une fente minuscule dans lequel des zizis de dimensions modestes, comme les nôtres, auraient pu se glisser en loucedé.
Un peu déçu, on s’est rabattu sur le bénitier, qui contenait un fond d’eau bénite.
On a trempé nos engins là-dedans, conscients quand même de commettre un sacrilège abominable, mais ne voulant pas faire « de voyage à vide », comme on dit au rugby lorsqu’un joueur est plaqué alors qu’il a déjà passé la balle à un partenaire.
Mais, manque de bol, on n’avait pas prévu que l’eau du bénitier soit si froide. Du coup, au lieu de grossir et de durcir, nos engins se sont rabougris. Mais l’achabation, la fin des haricots,
c’est quand on a entendu une porte – celle par laquelle on était entrés sans doute -, claquer en se fermant. Du coup, on s’est rebraillés en vitesse. La fermeture « éclair » avait jamais mieux mérité son nom. C’est un miracle si on s’est pas coincé le zizi en fermant la braguette.
Qui c’est qu’avait fermé la porte ? Le vent ? Le curé plutôt, qu’en avait marre des visiteurs nocturnes et qu’était certainement en train de téléphoner aux pandores. On va avoir l’air malin quand il va falloir expliquer ce qu’on faisait là à cette heure. On va se retrouver à la une de La Montagne. Tout le monde va se fout’ de not’ gueule, les copains en premier. Et les filles, j’te dis pas…. Jamais plus j’oserai aller au bal…
Après quelques minutes de désespoir, on s’est calmé un peu. On s’est dit qu’il fallait aller voir si la porte maudite avait été fermée à clé. On n’osait pas approcher, mais on y est allé à deux.
On progressait de colonne en colonne, en marchant à moitié accroupis, en se cachant derrière chaque pilier de la nef, comme si on était dans la jungle de Guadalcanal. On avait vu trop de films et lu trop de BD sur la guerre du Pacifique dans notre jeunesse. On se prenait pour des troufions Amerloques encerclés par les Japs. On s’attendait à voir surgir des uniformes et des yeux bridés de partout. Mais on est arrivé à la porte sans se heurter à l’ennemi. Le copain a tourné la poignée et, ô divine surprise, la porte s’est ouverte sans proférer le moindre grincement lugubre.
J’vous dis pas comment qu’on a sauté sur nos mobylettes et qu’on s’est débinés sans demander not’ compte.
*
Morale de l’histoire
Comme on l’a vu, la température glaciale du liquide dans lequel les appendices avaient été baignés eut l’effet inverse de celui escompté. Au lieu de dresser fièrement leur turgescence vers la voute romane, ils se rabougrirent presque instantanément. Qui plus est, le bruit d’une porte claquant sonna définitivement le glas des espoirs de nos héros, rêvant d’obtenir un priapisme éternel.
On n’a jamais pu dire non plus si ce traitement de choc avait sublimé après coup la libido de nos deux compères, vu que rien ne fut dit des conséquences éventuelles de leur « bain de membre » pris en commun dans la maison du petit Jésus. Ils ne se vantèrent jamais, bien sûr, de leur virée nocturne auprès des autres gars de la bande. Ils se seraient fait traiter de couilles molles ou d’autres noms d’oiseaux. Ces choses-là, « vaut mieux pas que ça s’sache ! »
On ne saura donc jamais si les débredinoirs revendiqués (souvent à tort) par certaines églises du centre de la France (et quel que soit le nom que l’on donne aux bredins dans les dialectes locaux) soignent les gueules de bois, déniaisent les idiots de village ou redonnent vigueur aux maris délaissant leurs épouses.
Tant pis pour les commerçants, les prêtres et les maires qui continuent de propager sournoisement cette rumeur dans les chaumières. Ces gens sans scrupules voient sans doute, dans la persistance de cette légende impie, un moyen, pour les uns d’attirer les chalands, pour les autres faire la quête lors d’un « débredinage » non autorisé par l’épiscopat, pour les derniers enfin de réclamer un droit d’entrée, de quoi refaire le toit de l’église ou restaurer les fresques de la chapelle.
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