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I
Conférence au sommet
Ça discutait sec à la terrasse du Café de la Paix. Ce samedi matin, les escadrilles de mominette Ricard volaient très bas et en formation serrée. Brioche venait de "rhabiller le gamin" à la demande générale. Les autres qui lui reprochaient en effet d'être toujours le dernier à remettre sa tournée. La petite bande feuilletait le Centre Républicain en quête de bals de campagne pour les trois jours de ce long week-end du mois de juin. Les expressions étaient solennelles. L’heure était grave…... Il fallait se décider, sans commettre d’erreur fatale dans le choix. Les rares moyens de locomotion dont ils disposaient pendant les trois jours devaient être rentabilisés. Personne ne devait rester en rade.
La feuille de choux locale avait sorti une rubrique spéciale « Parquets-salons » faisant un large tour d’horizon des fêtes patronales, bals de la classe ou des pompiers, tournois de sixtes et autres foires agricoles organisées dans les environs à portée de la Deux chevaux du père de Côtelette ou de la Simca Aronde du P’tit bodin.
Le Pépé, en connaisseur, avait trouvé immédiatement les pages listant les villages, bourgs et autres hameaux reculés où il pourrait une fois encore ajouter de précieux points à son compteur, démontrer aux pauvres mortels attablés à quel point il leur était impossible de rivaliser avec lui. Il ponctuait son analyse commentée de la rubrique festive de la presse locale de proverbes bien connus de tous et destinés à convaincre l'assistance de la direction qu'il convenait de choisir pour l'expédition de la soirée.
- En Creuse, papouilles heureuses.
- Payses aguicheuses, langues baveuses, fesses nerveuses, lèvres pulpeuses et j'en passe.... ajouta Côtelette, se sentant obligé de jouer encore une fois le rôle d’intello de la bande, et pour montrer à l'assemblée que lui aussi appréciait les incursions dans ce département.
Il voulait ainsi signifier à la "ch'tite bande", par cette rafale de rimes bien choisies, qu'il maniait la langue mieux que le queutard ultimo des quelques pieds nickelés rassemblés à l'heure de l'apéro et du tiercé. Ce faisant, et sans prétendre cependant contester l'indiscutable suprématie du Pépé en matière de fesse, il affirmait lui aussi avoir "fait fort ", à de nombreuses reprises, dans les parquets salons de ces contrées considérées comme très inhospitalières. Selon une croyance populaire très répandue à Montluçon à l’époque, en effet, les corbacs était censés y voler le ventre en l'air pour ne pas voir la misère sévissant sur terre.....
Côtelette se prévalait régulièrement de son ascendance du côté maternel pour prétendre à un droit de cuissage, sur les « gueuses pisseuses » comme il appelait les filles de la Creuse . Par cette formule affectueuse, il les prenait, pour ainsi dire, sous son aile protectrice et possessive. Dans ses discours les plus iconoclastes envers une hiérarchie établie de longue date et qui plaçait le Pépé Boss sur la première marche du podium des queutards, il revendiquait une aïeule creusoise, libertine selon lui, qui faisait de lui le descendant d’une illustre lignée de débauchés campagnards. En fait, l’arrière grand-mère en question était une pauvre fille de ferme qui s’était fait trousser vite fait bien fait par le patron, dans une meule sans doute, et qui avait enfanté d’un petit bâtard, Gustave, le grand-père de Côtelette. Après beaucoup de canons enfilés, il osait parfois défier le Pépé, et revendiquer un droit de cuissage, qui n’était en fait que théorique, sur les gattes de là-bas. Comment, de toutes façons, eût-il pu empêcher le Pépé de faire les carnages qu’il prétendait faire – et faisait en partie croyaient-ils ou feignaient de le croire - partout où il passait ? Le Boss n’aurait jamais accepté une telle règle de préséance attribuée à un gars du coin. Sinon, tout le monde eût pu sortir de dessous les fagots un oncle ou une tante nés dans le bled où se tenait le bal en question. Tous étaient en effet des citadins de la seconde génération seulement. Tous sentaient encore un peu la bouse de vache comme ils disaient.
Non, pas question pour le Boss de se laisser attendrir par des arguments régionalistes surannés pour nostalgiques de la bourrée ou adeptes de Fest-Noz à la sauce auvergnate. Tout au plus avait-il consenti à accorder une « priorité à droite » de principe à celui dont l’un au moins des géniteurs venait du coin où le parquet-salon avait été planté pour la fête du village. Cette pichenette de discrimination positive avant la lettre n’était de toutes façons octroyée que pour le premier frotteur de la soirée. Cela permettait à celui qui en bénéficiait d’inviter – une fois seulement ! - la fille de son choix avant tout le monde. Mais il allait de soi que ce privilège n’allait pas jusqu’à interdire aux autres de tenter leur chance à leur tour si l’élue avait décliné l’offre du régional de l’étape. Le tabou était levé dès que celui qui avait obtenu le droit de jaillir des starting-blocks avant les autres, parfois après plusieurs « faux départs », s’en était retourné la queue entre les jambes, pour se faire charrier par ceux ayant assisté goguenards à la « bâche » du siècle.
Toutefois, ce droit coutumier sur le cheptel autochtone ne profitait guère à celui qui le réclamait à grands cris, tant était écrasante la supériorité du Pépé en matière de trophées de chasse. Cette domination était insolente, aussi bien dans le « 2-3 » comme on pourrait appeler maintenant cet austère limes montluçonnais, que dans les autres baronnies limitrophes du bassin industriel de l'Allier, sillonnées méticuleusement en leur quatre dimensions lors des « saillies hebdomadaires en Gaule profonde ». C'est ainsi que le Pépé désignait les virées du samedi soir chez ceux que Côtelette appelait avec une certaine tendresse, les « bounhoummes », ses racines paysannes lui interdisant en effet de traiter les gars de la campagne de bouseux.
Le Boss, lui, ne pouvait s'empêcher de faire à tout propos allusion aux objectifs réels de leurs escapades extra-muros. Il se plaisait à souligner que la « Gaule profonde », comme il désignait la région, avait besoin de membres très actifs, le sien en particulier, dans l'opération en cours de remembrement rural dont la TSF et les journaux vantaient les mérites pour regrouper les lopins du bocage. Il avait sa solution, pas nécessairement celle imaginée par les ronds de cuir parisiens…….
Chaque fois qu'il évoquait ainsi sa contribution au repeuplement du Massif Central, le mâle dominant parcourait la confrérie du regard, à la recherche de sourires complices lui confirmant qu'il avait été reçu cinq sur cinq. Mais il n’avait pas besoin de convaincre l’assemblée qu’il offrait son corps à la lutte contre l’exode rural. Tout le monde comprenait bien qu'en citoyen altruiste, conscient de ses responsabilités, il ne faisait jamais de voyages à vide (comme on dit en terme rugbystique lorsque un adversaire est plaqué alors qu'il a déjà passé la balle). Non, il n'allait pas à Goûtanbouze les ablettes, à St Bounhoumme de ses deux, ou autres sympathiques lieux de villégiature champêtre pour rigoler ou pour admirer le triptyque en bois d'arbre de l'église du village. Que cela soit bien clair….
Côtelette, qui aimait les digressions plus littéraires, préférait épater la galerie par une énième citation du vers du Conte de Lille, illustrant à merveille, selon lui, leurs opérations commando en zone rurale :
- Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal ……. déclamait-il sentencieusement en montant dans la voiture qui allait les conduire sur les lieux de leurs futurs méfaits.
En fait, le barde de la bande ne réclamait qu’un seul avantage dû à ses origines creusoises, un droit d’auteur, qu’il estimait légitime. Ce droit au verbe en quelque sorte, consistait, non à consommer la chair fraîche creusoise elle-même, mais plus modestement à raconter ses faits d'armes glorieux sur les champs de bataille de ce qu’il appelait les « fiefs familiaux ». Il ne supportait pas que le Pépé vînt là aussi les priver de cette exclusivité accordée tacitement par le groupe à ceux dont les ancêtres étaient du coin où avaient eu lieu les ébats hebdomadaires revendiqués - sinon toujours attestés – dans les zones d’influence respectives.
En Océanie, certains clans sont les propriétaires d’un chant, d’une danse, d’un rituel, d’un modèle de statues reproduits à l’identique depuis des générations, expliquait le fils du boucher à ses amis incrédules. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour le droit à se vanter d’une conquête ayant subi une « fouille en profondeur » par l’inspecteur gadget de service. Sur le chemin du retour, à l’heure des comptes et des bilans provisoires de la soirée, la victime avec laquelle on avait été vu frotter, puis sortir, éventuellement disparaître derrière une bouchure ou entrer dans une bagnole, était évidemment le plus souvent annoncée comme « culbutée », alors qu’en réalité, elle avait peut-être été « relâchée faute de preuves ». Mais ce bilan n’était que provisoire et pouvait être revu à la baisse le lendemain à la Terrasse d’un Café de la ville Gozet où l’on faisait aussi le tiercé. Cette réunion plénière dite « du jour d’après » était la seule à pouvoir établir définitivement le nombre de points attribués à chacun, après avoir entendu les postulants et confronté les points de vue et témoignages divers
Chacun avait bien conscience que la faiblesse humaine pouvait inciter certains à broder, car un pieux mensonge valait en effet à celui qui s’en rendait coupable trois points ajoutés au score pour le titre de championnat du meilleur queutard de la saison, au lieu d’un demi-point pour un modeste tripotage en règle sans dépose de slibard et/ou de soutif. On ne pouvait prétendre à un point entier que si l’un de ces deux trophées avait pu être confisqué provisoirement à la fiancée le temps de la consultation. Mais comment le prouver ? Il était arrivé que le Pépé Boss brandisse fièrement une petite culotte qui lui avait été offerte comme récompense par une fiancée satisfaite de sa prestation, ce qui lui avait valu deux points supplémentaires. Mais ça, seul le Pépé pouvait espérer ou oserait demander une telle preuve de reconnaissance. Certaines mauvaises langues avaient bien fait valoir que le slip aurait pu être acheté à Monoprix, mais cette hypothèse avait été vite rejetée car le Pépé n’avait pas besoin de ces deux points supplémentaires pour dominer le championnat largement. Et en plus, c’était pas le genre à aller acheter de la lingerie féminine au risque de se faire prendre pour un pédé par la vendeuse……..
Une veuve poignet, parfois administrée d’une main plus habituée à manier le manche à fourche que l’appendice masculin, valait deux points à celui qui en avait été l’heureux récipiendaire, faute de mieux….. Les « tirs sur barres latérales ou transversales », ou « dans le petit filet », comme il était convenu de désigner les épanchements d’affection trop précoces provoqués - à dessein parfois - par une partenaire perfide, soucieuse d’échapper à une estocade finale non souhaitée, n’étaient évidemment même pas comptabilisés.
« Même topo », cela allait de soi, pour toute percée non décisive vers les buts adverses, aussi méritoire fût-elle, mais n’ayant pas trouvé le chemin de la lucarne, comme l’étaient celles relatées dans les comptes-rendus détaillés du malheureux Brioche, dont le score demeurait désespérément vierge depuis le début de la saison.
- Tu sais-t-y seulement où c’est qu’ça s’met ? avait demandé le Pépé au queutard loser de la bande, un jour où ce dernier, pressé de questions sur la nénette avec laquelle on l’avait vu sortir, avait fini par avouer qu’elle n’avait rien voulu savoir.
- Te bile pas pour ça, j’y sais, j’y sais, mais j’veux pas t’y dire, avait répondu Brioche ce jour-là, un peu irrité.
Cette réponse avait surpris tout le monde d’ailleurs, car d’habitude Brioche accueillait les quolibets à son encontre avec une bonne humeur résignée.
Toutes ces « percées, victorieuses ou non, vers les buts adverses », dès qu’ils avaient pu sortir de la ville en voiture, avaient presque toujours comme théâtre d’opération, l’arrière d’une auto garée à cet usage à quelques pas de la salle des fêtes ou du parquet salon. On eût dit parfois que le véhicule se trouvait là comme pour narguer les copains qui en étaient encore aux travaux d’approches. Le plus souvent, il fallait se contenter de tentatives laborieuses et infructueuses pour effleurer une joue ou descendre une main baladeuse en direction du bas rein d’une pauvre frustrée qui avait fini par accepter leur invitation après avoir fait banquette, jusqu’à cet instant béni depuis le début de la soirée.
« Le toréador en habit de lumière… s’avance majestueusement dans le parquet salon, narguant les picadors virevoltant et sautillant autour des vachettes mais incapables de porter l’estocade finale. Les gros balèzes lourdauds, les taureaux en rut, les montagnes de muscle brut fonçant bêtement dans le tas n’auront pas les morceaux de choix. Ceux-la reviendront au noble matador, le seul à maîtriser le Paso doble. Le torero n’a qu’à se servir copieusement dans le vivier de proies faciles mises à sa disposition.»
Côtelette était friand de ces métaphores empruntées au monde de la corrida pour parler du Pépé en particulier et plus largement de ses ennemis intimes, les beaux gosses, avec une pointe d’envie et d’amertume dans la voix.
- Le parquet salon, cette mère de toutes les arènes, eût dit encore Côtelette aujourd’hui si ce bon vieux Saddam avait sévi à l’époque et ne lui avait pas piqué cette géniale formule.
Le toujours prolixe et sociologue fils de boucher invoquait souvent une entité administrative imaginaire du conseil général de l’Allier, un « putain de haut commissariat aux festivités», qu’il rendait responsable, entre autres perfidies, de tous les retours bredouilles au petit matin blême, du lamentable calendrier des bals dans la région.
« Certains week-ends, faisait-il remarquer, point de destinations de rêves, point d’île déserte perdue dans le vaste damier du bocage quadrillé par les bouchures délimitant les champs. Point de lascives vahinés attendant les explorateurs débarqués en Deudeuche devant une mare aux canards faisant office de lagon. Point de bastion imprenable où aller risquer une escarmouche éclair. Point de replis stratégiques aussitôt la mission d’insémination naturelle accomplie, après avoir établi le contact avec les mousmés locales. »
C’est ainsi que l’incontournable Côtelette aimait évoquer leurs virées en cambrousse, leur « campagne civilisatrice d’éducation sexuelle », la nécessité de porter la bonne parole libertine aux payses du bocage et des Combrailles qui commençaient à avoir entendu parler du planning familial. Il tenait ce discours paternaliste envers les indigènes creusoises, bien qu’il fût un anti-colonialiste convaincu et que, comme tous ceux de la bande, il redoutât de devoir aller un jour se faire casser la gueule dans d’autres djebels que ceux d’Algérie. On venait de signer un cesser le feu avec le FLN, mais il restait bien encore quelques îles à décoloniser.
Les dites missions civilisatrices atteignaient de toutes façons forcément une partie de leurs objectifs, car l’ineffable Pépé ne manquait jamais de « faire fort », en paroles en tout cas. Parfois même, plus rarement, le bilan de la soirée s’avérait être plus « globalement positif ». Quelques snipers en embuscade, postulants assidus au titre convoité de leader du championnat de division d’honneur de l’Allier des queutards, parvenaient à marquer quelques points. Mais ils demeuraient condamnés inexorablement, malgré quelques faits d’arme notoires, au rôle de dauphins, de faire-valoir du Pépé.
Côtelette se complaisait également dans une posture de délégué syndical des frustrés du bassin industriel. Il ne cessait de se lamenter du maillage insuffisant du territoire en salles de bal urbaines. Il déplorait que cela obligeât de pauvres citadins comme eux à un exil d’un soir dans des guinches d’une cambrousse éloignée. Il faisait valoir que cette transhumance requérait une planification minutieuse du covoiturage entre les rares possesseurs des quelques caisses disponibles et leurs passagers. Il prétendait enfin que ces mouvements migratoires hebdomadaires jetaient sur les routes des masses ignorées par les statistiques.
On le voit, le fils du boucher était à cette époque un farouche partisan d’une théorie du grand complot généralisé, ourdi par les bourgeois et les curés de tous les pays pour brimer l’élan vital de la jeunesse mondiale. Il procédait à une déconstruction en règle, avant la lettre en quelque sorte, de l’idéologie dominante qui sévissait alors sous le gaullisme renaissant et qui, selon lui, recommandait « à tous les gars du monde de se donner la main » comme le voulait une chanson consensuelle en vogue à l’époque.
- De se la mettre sous le bras plutôt, ouais, commentait-il en détournant les paroles de la rengaine en question, ceci pour bien faire sentir à ses compagnons d’infortune la perfidie des autorités.
Ces envolées laissaient le phalanstère - phallustère disait Côtelette - généralement incrédule. Elles fleuraient trop le terroir et le pâté aux pommes de terre, sous un vernis de cours de philo mal digérés et interprétés librement, pour être vraiment prises au sérieux. Il y avait bien un peu de Marx, de Freud et de Jung là-dedans, combiné à un chouya de William Reich et Rudi Dutschke. Mais les mauvaises langues de la bande, plus prosaïquement, y reconnaissaient les thèses de grands penseurs contemporains comme Poujade, Georges Duclos et l’inégalable Pépé Boss.
La Weltanschauung très personnelle de l’ami Côtelette, dont on peut discuter évidemment de la capacité à rendre compte des malheurs d’une génération, avait cependant l’avantage d’expliquer tous les maux intimes et existentiels, les « burnes en feu » et « balloches gonflées comme des balles de tennis», les « viâs » et « vezons » de fin de soirée, bref tous les désagréments causés par une abstinence non choisie dont souffraient le plus souvent après le bal, ceux n’appartenant pas à l’élite des « étalons sublimes ».
Cette « race supérieure maudite» était censée être sélectionnée minutieusement par ce que Côtelette appelait « un grand moteur universel.» Ces moments de lucidité métaphysique laissaient ses disciples interdits par la profondeur de la pensée du maître.
N’ayant qu’une connaissance et compréhension imparfaites des écrits d’Aristote il se contentait d’évoquer au passage l’un des ouvrages commentés par la prof de philo qui l’avait initié à la pensée antique en première. Il le faisait pour épater une fois de plus la galerie et donner, pensait-il, de la substance à ses propos. Il s’en prenait plus volontiers à un être suprême plus accessible à ses amis et à lui-même. Adepte sans le savoir de la prédestination Luthérienne, il rendait responsable de tous les malheurs du monde un Léviathan moderne, aux contours imprécis, tantôt bureaucrate kafkaïen, tantôt éminence grise d’une inquisition religieuse contemporaine. C’était selon les lectures effectuées en classe de philo l’année d’avant ou celles qu’il avait faites plus récemment.
Ayant étudié des extraits d’Orwell avec sa prof d’anglais, et interprétant cet auteur d’une manière très personnelle, il s’en prenait aussi assez souvent à un « Big-brother pancreator, incréé lui-même, responsable d’un apartheid originel ». A l’en croire, l’espèce humaine aurait été divisée dès l’aube de l’humanité en deux lignées. La première se composait de mâles reproducteurs dominants, chargés de disséminer leur semence dans les moindres recoins des bocages bourbonnais, berrichons et creusois, dans les toundras et Combrailles auvergnates proches. Dans la seconde lignée, la plus nombreuse, de pauvres bougres étaient condamnés à une rancœur et frustration éternelles.
- Tourne-toi, vire-toi, t’auras toujours la bite sous l’bras pauv’ bleubite, ajoutait souvent le Pépé, commentant à l’intention de ses camarades interloqués et dans un louable souci de vulgarisation, les paroles du philosophe de la bande. Il lui arrivait souvent de détourner un proverbe patois de la Biache, une banlieue montluçonnaise, grande pourvoyeuse d’expressions locales toujours utiles pour résumer une situation ou conclure un débat.
En réalité, le dicton en question était plus exactement : « Tourne-te, vire te, t’auras toujours le cul par derriâ ». Cette maxime, connue de tous dans la région exprimait un fatalisme bien plus universel que ce qu’avait voulu dire le Pépé,
Si ce dernier n’avait pas eu le plus souvent l’esprit embué par des montées de testostérone, il eût peut-être compris que l’aphorisme local exprimait autre chose, fait d’un mélange subtil de ce qui suit :
- Un maktoub athée bien de chez nous, un fatalisme bonhomme (ou « bounhoumme » auraient plutôt choisi comme adjectif, tous ces ch’tits gars, tous fils ou petits fils de paysans venus chercher du travail dans le bassin industriel),
- Un concentré d’Inch’ Allah à la sauce bourbonnaise, si l’on veut aussi, pour des vies minuscules, des miettes de destinées anonymes sans trop d’illusions sur ce que la vie pourrait apporter.
- Une devise pour la vie de simples essayant de se tenir bien au chaud au cœur des provinces, de cueillir et savourer tous les instants de fraternité, comme ceux que vivait la ch’tite confrérie lorsqu’elle se régalait d’une boite de cassoulet prélevée sur les comptoirs de l’épicerie des vieux de Brioche. Ces agapes avaient généralement lieu lors d’une troisième mi-temps d’après-guinche, les jours où « ça avait mordu et ça avait pas cassé», où « y ram’naient la friture », pas seulement le Pépé mais quelques autres également . Lors de ces « ch’tites grailles » il était fréquent que l’un d’eux proclamât qu’ils « en emmerdaient plus d’un.. », ou encore « qu’ils étaient pas riches mais qu’ils se fendaient bien la gueule ». En se répétant ces formules qu’ils préféraient croire magiques et abscondes pour les éléments extérieurs à la bande, sans doute voulaient-ils se persuader qu’il y avait plus malheureux qu’eux sur terre.
- Un viâ des familles encore, c'est-à-dire, comment dire…… Une sorte de mal être, ressenti dans les environs après une overdose de pâté aux pommes de terre arrosée de nombreuses lichettes de piquette de Domérat. Ce mélange explosif vous jâblait parfois les boyaux lorsque vous essayiez de digérer péniblement, ce qui vous envoyaient des petites ondes de déplaisir dans ce qu’ils appelaient improprement le bulbe rachidien. Ce terme désignait tout à la fois leur nuque, lorsque celle-ci était caressée adroitement par des doigts féminins, ou bien leur l’âme peut-être, s’ils en avaient une, où qu’elle se trouve dans leur ch’tite carcasse.
- Un vezon de dessous les fagots, ce jumeau un brin métaphysique ou existentiel du viâ, sorte de blues bon enfant du coin, au fumet de bouse, de vache et de jambon de pays, à des années-lumière d’une posture tragique, accompagnant les petites gens dans leur existence, mais ne les empêchant pas d’en apprécier les moments de bonheur subliminaux passant à la surface de la vie telle une onde ridée par la progression gracile d’une mouche d’eau sur un étang, un matin de pêche au gardon.
- Une certaine résignation enfin, il faut bien le reconnaître, peu propice aux grandes révolutions, n’excluant pas une
sourde mais souriante révolte, garantissant contre les grandiloquentes rebellions des grandes cités ou la soumission aux führers et petits pères des peuples se tapissant parfois au détour de certaines envolées généreuses des tribuns de tous bords.
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