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Sur le terrain appartenant à l’immeuble où se trouvait la boucherie, il y avait une
sorte d’ancien lavoir qui était alimenté souterrainement par le Cher et débordait
en période de crue, inondant le jardin, les caves et la rue. En temps normal,
il n’était plus du tout utilisé car l’eau y était stagnante. L’un des jeux consistait
à y mettre des poissons encore vivants après une partie de pèche, et à essayer
de les faire mordre à nouveau à l’hameçon, une fois qu’ils seraient devenus
gros. Mais jamais aucune bestiole rescapée des sorties au bord du canal de
Berry et remise en liberté surveillée dans le trou d’eau vaseux et énigmatique
ne fut attrapée. Cela suscitait bien des questions.
On pensait que les poissons s’échappaient vers le Cher par un tunnel
souterrain, celui là même qui faisait déborder le réservoir par temps de crue
et déversait une bile boueuse sur les jardins, dans la rue et les appartements.
Le tunnel en question était sans doute un avatar aquatique des fantasmes de
passages secrets, transposé chez les poiscailles. Ils voulaient croire que les
vairons et perches arc en ciel
ramenées de la pèche encore vivants et transvasés là pouvaient migrer de ce
trou d’eau au Cher, puis rentrer à leur guise, comme les pigeons du voisin
choisissaient librement de revenir à leur point de départ. Voilà qui était mieux
qu’un bocal, tout comme la volière qu’ils se promettaient de construire un
jour était bien supérieure, à leurs yeux, à la cage où l’on maintenait prisonniers
des serins. Ils avaient du mal à comprendre pourquoi ces pauvres piafs privés
de liberté ne montraient aucune rancune à leurs geôliers et chantaient pour
distraire ceux qui, pourtant, les avaient enfermés derrière des barreaux.
Ils entretenaient l’espoir fou de ferrer un jour dans le trou d’eau l’un des
vairons ayant muté par métempsychose dans les écailles d’une autre
espèce plus noble. Le petit poisson devenu grand reviendrait forcément un
jour au bercail, comme un bon toutou penaud rentrant à la niche la queue
entre les jambes après avoir couru les chiennes en chaleur. On ne voulait pas
croire à la mort de cette friture ayant échappé à la poêle et lâchée dans le
trou d’eau.
Les rescapés étaient considérés comme des déserteurs se montrant ingrats
envers des maîtres qui pourtant les avaient laissé libres de décider de leur
sort. Les gosses espéraient toujours voir réapparaître leur petite friture sous
la forme d’un de ces énormes Moby Dick que l’on devinait du haut du
Pont Neuf. Ces monstres inabordables, majestueux et hautains, ils ne
pourraient les attraper que lorsqu’ils seraient devenus adultes. Ils se
contentaient de s’imaginer en capitaines Achab d’eau douce, tentant de
faire mordre une carpe de passage à l’asticot qu’ils tendaient d’habitude à
des ablettes et à de petites brèmes insouciantes. Ce menu fretin, toujours
prêt à jouer aux gendarmes et au voleur avec leur asticot, était heureusement
moins bégueule que les énormes proies tant recherchées par les as de la
gaule locale.
Ils voulaient également croire qu’un jour, un carnassier venu du Cher à la
poursuite d’un gardon s’égarerait dans le mystérieux tunnel creusé par la
rivière et finirait piégé dans cette nasse, qui n’était en fait qu’un trou
d’arrosage pour potager, aménagé en petit lavoir. Le Brochet ou la perche,
seraient prisonniers de ce cul de sac, et il serait facile, alors, de l’attraper
à l’épuisette. Bien sûr, il n’y eut jamais de capture miraculeuse. Mais comme
pour les passages secrets, l’existence de cette communication possible
entre la rivière et leur jardin faisait rêver à des attaques d’assaillants venus
d’autres quartiers et à la fuite des assiégés par des labyrinthes d’égouts
connus de la seule « bande du Pont Neuf ».
On serait incomplet si, en parlant du jardin, on ne parlait pas des WC
communs à presque tous les appartements des immeubles de la rue.
Les logements n’avaient ni salle de bain ni toilettes et il fallait aller dans
l’arrière cour pour faire ses besoins.
C’étaient de simples cabanes en bois, au sol goudronné,
percées d’un trou
engloutissant les déjections. La nuit, les gosses n’aimaient pas aller dans ces
cahutes, car sans l’avouer, ils avaient tous un peu peur du noir et craignaient
de rester enfermés dans ce cagibi sans personne pour les entendre.
L’un des jeux favoris consistait en effet à bloquer la porte de l’extérieur,
laissant le défécateur tambouriner et supplier que l’on vienne le délivrer.
Malheur à celui qui n’avait pas donné les billes perdues pendant la récréation.
C’était en général la sanction correspondant au péché de non paiement des
dettes contractées au jeu.
Les jours où les latrines étaient vidées dans l’un des immeubles du quartier,
c’était la fête pour les enfants, qui chantaient à tue-tête un air vantant les
mérites de la célèbre pompe à merde :
- Pompons la merde, et pompons la gaiement, reprenaient-ils tous en chœur
en défilant dans la rue et en narguant les passants qui se bouchaient le nez.
Et le couplet continuait ainsi :
- Sans ces garces de femmes nous serions tous des frères, pompons la merde
et pompons la gaiement, sans ces garces de femmes nous serions tous contents.
Allez savoir pourquoi le sexe faible était mêlé ainsi à la pompe purificatrice dans
cette ritournelle bien connue. Qu’elle soit fredonnée à la fin des banquets de
la classe, ça à la rigueur on pouvait le comprendre. Lorsqu’on arrivait au
dessert, après avoir ingurgité les entrées et plats de résistance variés
de ces agapes pantagruéliques, on ne s’étonne pas que les convives songent
à évacuer leurs boyaux encombrés.
Et puis, ces repas d’anciens soldats célébraient une fraternité qui avait pu se
créer quand on était à l’armée et qu’on « en avait chié » précisément.
Voulaient-ils comprendre de la chanson, que les épreuves d’alors avaient été
surmontées, grâce à l’absence de bonnes femmes pour foutre la zizanie
entre eux ? D’où la litanie sur leurs compagnes, qu’ils chérissaient dans
leur cœur tout en feignant de les apostasier en psalmodiant ces paroles
ridicules ? On laisse le lecteur se perdre en conjectures ….
Mais que venaient donc faire ces mêmes paroles lorsque l’engin venu
purifier les entrailles des « zouaterre closettes » était célébré tel un manège
de fête foraine par les enfants ? Les gosses se réjouissaient-ils, de ce que
l’odeur incommodait les narines féminines plus que les naseaux masculins,
eux dont les mères étaient les vraies empêcheuses de jouer et de faire des
bêtises en rond ? Plus que les vieux en effet, c’étaient elles qui s’inquiétaient
des dangers qu’ils couraient en jouant dans le Cher. Les interdits et divers
oukases castrateurs d’une enfance insouciante émanaient d’elles.
Les pères étaient trop occupés au boulot. A cette époque, la surveillance des
marmots était principalement l’affaire de leurs épouses.
Bref, les jours de pompe à merde étaient un peu des jours de fête au village.
Cela apportait un peu d’animation, comme on disait en se consolant de la
puanteur.
Les gens sortaient sur les paliers, commentant l’événement, accompagnant
leurs commentaires de quelques réflexions à prétention scientifique sur la
façon dont les matières fécales allaient être utilisées pour la bonne cause
dans l’agriculture.
En gros, et par souci de vulgarisation en direction de ceux qui avaient été
« aux écoles » et ont besoin d’explications pour comprendre les pensées
profondes des humbles, il se disait à peu près ce qu’un savant avait exprimé
ainsi : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».
Traduit en montluçonnais, l’axiome donnait quelque chose comme : « On est
bien peu de choses », ou bien encore : « Nous aussi , un jour, on s’ra bouffé
par les mouches et les asticots. »
Accompagnant ces réflexions mi philosophiques, mi ironiques, on entendait
également, sortant de la bouche d’une grande personne, le refrain de la
chanson dont les gosses avaient entonné le couplet auparavant, comme pour
ne pas « être en reste.» Les paroles, connues de tous proclamaient
fièrement que la rose « à des épines », mais que la merde, elle, « n’en a
pas.. ».
Cet ultime aphorisme, qui faisait consensus universel au comptoir à
l'apéro et à la fin des gueuletons, signifiait-il que pour tous ces humbles, les
inconvénients de cette journée étaient moindres que les rigolades suscitées
par l’événement ? Va savoir, comme on dit……..
Les appartements n’ayant pas le « confort moderne », il arrivait que les petits
frères subissent un rite d’initiation olfactif les préparant au jour où la célèbre
pompe viendrait bousculer le train-train quotidien. On ne voulait pas remplir
le pot de chambre avant la nuit. Les petiots ressentant une grosse envie en
fin de journée étaient donc confiés à leurs aînés par les mères pour aller faire
leurs besoins dans l’obscurité.
Les pauvres subissaient la pire des épreuves. On les abandonnait à l’intérieur
de lacabane et l’on faisait mine de s’en aller, en les prévenant qu’ils risquaient
de tomber dans le cloaque et d’être aspirés par le trou. Tétanisés par la peur
de périr asphyxiés par la fiente humaine, les pauvres bambins suppliaient
leurs bourreaux de venir les délivrer. Le plus souvent ils rentraient à la maison
sans s’être débarrassés de leur fardeau indésirable. A cette heure de la journée,
le vase d’aisance domestique devait demeurer vierge de toute souillure avant
la nuit.
Les victimes avaient consigne de ne rien dire de leur mésaventure, sous peine
d’être précipités dans le trou la prochaine fois qu’ils seraient conduits dans le
jardin pour la grosse commission.
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