Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

I

Conférence au sommet

 

Ça discutait sec à la terrasse du « Café de la Paix ». Ce samedi matin, les escadrilles de mominette volaient très bas et en formation serrée. Brioche se faisait prier pour remettre sa tournée et se fit rappeler à l’ordre :

« Tu vas-t-y te décider à rhabiller l’gamin[1] ? On a tous déjà payé not’ canon, faut-y qu’on s’cotise pour avoir not’ dose de Ricard ? »

A  l’apéro, histoire de monter au front la fleur au fusil, seuls Le Ricard et le Pastis, le Pernod à la rigueur, étaient permis les jours de guinche. Avant l’arrivée en masse des pieds noirs, l’anisette était presque ignorée par les piliers de comptoir. Si quelqu’un avait eu l’idée saugrenue de commander un Cinzano, un Birrh, un Picon, un Saint-Raphaël, ou bien encore un Guignolet kirsch, un Claquescin, un Noilly-Prat, on lui eût fait immédiatement remarquer que ces vulgaires « sirops » étaient des boissons de « chochotte ». Tout affichage des goûts « suspects », eût produit le même effet qu’un « coming out ». Personne n’aurait osé enfreindre le strict tabou régissant les us et coutumes en vigueur dans la bande. En guise de sermon enjoignant le coupable à une autocritique publique, le contrevenant aurait eu droit à la célèbre chanson de Piaf, entonnée en chœur, dont les vieilles  se régalaient  lorsque la rengaine « passait » à la radio, et dans laquelle il était question de son homme, qui lui « foutait des coups » et qui la rendait « marteau ». Ou pire encore, le déviationiste aurait été condamné au supplice suprême pour un yéyé convaincu : devoir entendre sans se boucher les oreilles, Le légionnaire, autre beuglante réaliste d’avant-guerre célébrant les mérites d’un homme, « un vrai, un tatoué », qui « sentait bon le sable chaud ».

Mais ce jour-là aucun interdit viril ne fut enfreint. Tous commandèrent la même chose.

Les regards étaient tournés vers Brioche. Les bananes à la Elvis, gominées à la crème Pento, lui semblèrent onduler en une vague artificielle et accusatrice aux dessus des têtes. La brillantine Forvil, appliquée dès le réveil en couches épaisses, comme il se devait à l’époque, brillait dans les cheveux. Les mèches lançaient des éclairs de reproche en sa direction. Le radin de service fit signe au garçon.

Après cet incident, la petite bande se remit à feuilleter le « Centre Républicain » en quête de bals de campagne où se rendre en ce long week-end du mois de juin. Les expressions étaient solennelles. L’heure était grave… Il fallait se décider, sans commettre d’erreur fatale. Les rares moyens de transport dont ils disposaient pendant trois jours devaient être rentabilisés afin de ne laisser personne en rade.

Une page entière de la feuille de chou locale était consacrée ce jour-là aux bals dits « sous parquet-salons ». Dans le Massif Central, à l’époque, cette appellation du cru désignait des petits palais de la danse éphémères, tout en bois et peinturlurés de teintes criardes. En l’absence de salles des fêtes dans un village, ils étaient montés et démontés en même temps que les manèges et les stands de tir, au gré des diverses manifestations organisées par les municipalités des environs. Bien entendu, il convenait de choisir des destinations à portée de la Deux-Chevaux du père de Côtelette ou de la Simca Aronde du P’tit Bodin.

Le Pépé-Boss, en connaisseur, avait trouvé immédiatement les encarts publicitaires qui mentionnaient les villages, bourgs et hameaux reculés où il pourrait une fois encore ajouter de précieux points à son compteur et démontrer aux pauvres mortels attablés qu'il leur était impossible de rivaliser avec lui. D’habitude, tout le monde s’attendait à ce qu’il ponctuât son analyse de la rubrique festive à l’aide d’un proverbe bien connu de tous et destiné à convaincre l'assistance de la direction qu'il convenait de choisir pour l'expédition de la soirée. Sans le savoir et en grand précurseur de tendances devant l’éternel, il se fendit ce jour-là d’une formule qui, remaniée quelques décennies plus tard par les « créatifs » du conseil général, deviendrait un slogan publicitaire incitant les Parigos-têtes-de-veau à venir passer des vacances dans ce coin perdu de la France profonde : « En Creuse, papouilles heureuses. » Les autres comprirent immédiatement qu’il exprimait ainsi son envie d’aller du côté d’Auzances, histoire de faire quelques piqûres de rappel aux filles de la Marche qui s’étaient montrées extrêmement coopératives lors d’une « campagne de vaccination » précédente et au cours de laquelle il avait abondamment donné de sa personne.

Côtelette, le fils d’un boucher bien connu du quartier du Pont-Neuf, ce qui lui avait valu le surnom ridicule dont il n’arrivait pas à se débarrasser, se fendit d’un rafale de rimes bien senties : « Payses aguicheuses, langues baveuses, fesses nerveuses, lèvres pulpeuses et j'en passe.»

Il avait souvent recours à de telles dégoulinades verbales afin de rappeler à ceux qui l’auraient oublié qu’il était élève-maître à l’Ecole normale de Moulins, qu'il se destinait au noble métier « d’instruisou », qu’il n’avait nulle intention de reprendre l’affaire familiale, et que le sobriquet dont ses copains persistaient à l’affubler était largement immérité.

En coupant ainsi le sifflet au docteur Folamour de la bande, le vaniteux Côtelette pensait faire d’une pierre plusieurs coups : marquer son territoire, signifier une bonne fois pour toutes  aux « ch’tits[2] Pieds Nickelés » rassemblés à l'heure de l'apéro et du tiercé que, pour le bagout au moins, le « queutard- ultimo » pouvait aller se faire voir chez Plumeau.

Sans prétendre contester l'indiscutable suprématie du Boss en matière de fesse, il laissait indirectement entendre à ses compagnons que lui aussi avait « fait fort » à de nombreuses reprises dans les parquet-salons de ces contrées pourtant considérées à Montluçon comme une sorte de « no-woman’s-land ». Une croyance populaire très répandue venait d’ailleurs renforcer cette réputation. Les corbeaux étaient censés voler le ventre tourné vers les cieux pour ne pas voir la misère qui sévissait sur le plancher des vaches.

Enfin et surtout, chaque fois qu’il était question de la Creuse, l’héritier honteux du désosseur de barbaque n’admettait pas que l’on doutât de l’avantage qu’il prétendait posséder sur ses rivaux, en raison de sa connaissance intime du terrain et des indigènes. Il se prévalait régulièrement de son ascendance du côté maternel pour prétendre à un droit de cuissage sur celles qu’il appelait « les gueuses pisseuses ». Par cette formule affectueuse, il les prenait, pour ainsi dire, sous son aile protectrice et possessive. Dans ses discours les plus iconoclastes envers une hiérarchie établie de longue date et qui plaçait le Pépé-Boss sur la première marche du podium des queutards, il revendiquait une aïeule creusoise, libertine prétendait-il, qui faisait de lui le descendant d’une illustre lignée de débauchés campagnards. En réalité, l’arrière-grand-mère en question était une pauvre fille de ferme qui s’était fait trousser par le patron, dans une meule sans doute, et avait enfanté Gustave, le grand-père de Côtelette. Après beaucoup de canons enfilés, le petit-fils du fruit de ces amours interdites osait parfois défier celui qui raflait tous les morceaux de choix dans les bals où il sévissait. Le Figaro autoproclamé du bocage aimait se prendre pour le héros de Beaumarchais et contester les privilèges de l’aristocrate de la baise. Il revendiquait pour lui aussi un droit de cuissage, qui n’était que théorique, sur les gattes de là-bas. Comment, d’ailleurs, eût-il pu empêcher le Boss de faire les carnages qu’il prétendait faire partout où il passait ? Le comte Almaviva de cette tragi-comédie pour pécores n’aurait jamais accepté une telle règle de préséance attribuée à un gars du coin. Sinon, tout le monde eût pu sortir de dessous les fagots un oncle ou une tante né(e) dans le bled où se tenait le bal en question. Tous étaient en effet des citadins de la seconde génération seulement. Tous reconnaissaient sentir encore un peu la bouse de vache.

Non, pas question pour « Braguette agile » ─ autre sobriquet par lequel notre séducteur maison aimait se faire nommer ─ de se laisser attendrir par des arguments régionalistes surannés pour nostalgiques de la bourrée ou adeptes de fest-noz à la sauce auvergnate. Tout au plus avait-il consenti à accorder une « priorité à droite » de principe à celui dont l’un au moins des géniteurs venait du coin où le parquet-salon avait été planté pour la fête du village. Cette pichenette de discrimination positive avant la lettre n’était de toute façon octroyée que pour le premier frotteur de la soirée. Cela permettait à celui qui en bénéficiait d’inviter la fille de son choix avant tout le monde. Mais il allait de soi que ce privilège n’était accordé qu’une fois seulement. On n’allait pas  interdire aux autres de tenter leur chance à leur tour si l’élue avait décliné l’offre du régional de l’étape ! Le tabou était levé dès que celui qui avait obtenu le droit de jaillir des starting-blocks avant les autres, s’en était retourné la queue entre les jambes, et s’était fait charrier par les témoins goguenards de la « bâche[3] » du siècle.

Toutefois, ce droit coutumier sur le cheptel autochtone ne profitait guère à celui qui le réclamait à grands cris, tant était écrasante la supériorité du chéri de ces dames en matière de trophées de chasse.

Le chéri en question régnait sur la Marche, cet austère « limes » montluçonnais, qui serait sans doute rebaptisé « 2-3 » des années plus tard par des rurbains branchés venus s’y installer, ou par des gosses de banlieues placés dans des familles d’accueil.

Mais il éclipsait également ses sujets dans les autres baronnies limitrophes du bassin industriel de l'Allier.

Leur petit territoire de chasse était une sorte de royaume enchanté pour Schtroumpfs en rut dont eux seuls dessinaient les frontières, annexaient ou biffaient des bourgs ou cantons sur une carte imaginaire, au gré d’idylles fugaces ou de « Bérézinas » honteuses. Les sept nains de ce conte mirliton sillonnaient méticuleusement leur proconsulat en ses quatre dimensions lors de ce que le Boss nommait ses « saillies hebdomadaires » chez ceux que les vrais citadins eussent traités de bouseux. Mais les racines campagnardes de nos compères leur interdisaient tout véritable mépris envers ces sœurs et frères humains au fond si proches d’eux. Le terme de « bouhoumme[4] », qu’ils employaient pour désigner leurs cousins de cambrousse, exprimait une tendresse mal assumée, saupoudrée d’ironie faussement condescendante.

Celui que tous enviaient pour ses succès féminins ne pouvait s'empêcher de faire allusion à tout propos aux objectifs réels de leurs escapades extra-muros. Il ne manquait pas une occasion de mentionner l'opération de remembrement rural entreprise par le gouvernement, et destinée à regrouper les lopins du bocage. La « tévé » et les journaux en parlaient abondamment, ce qui était bien entendu prétexte à beaucoup de plaisanteries grivoises. Le Pépé prétendait évidemment en connaître un sacré rayon dans le domaine concerné, et proposait généreusement son membre ─ « très actif », affirmait-il ─ aux ronds-de-cuir parisiens chargés de l’opération en cours.

Chaque fois qu'il évoquait ainsi sa contribution à une meilleure gestion des parcelles agricoles, ou mieux encore, au repeuplement du Massif Central, le mâle dominant parcourait la confrérie du regard, à la recherche de sourires complices lui confirmant qu'il avait été reçu cinq-sur-cinq. Mais il n’avait pas besoin de convaincre l’assemblée qu’il offrait son corps à la lutte contre l’exode rural. Tout le monde comprenait bien qu'en citoyen altruiste, conscient de ses responsabilités, il ne faisait jamais de « voyages à vide ». Cette expression rugbystique qui désigne l’action par laquelle un adversaire est plaqué alors qu'il a déjà passé la balle lui plaisait beaucoup et il en faisait un usage immodéré. Non, il n'allait pas à Goûtanbouze les-Ablettes, à St-Bounhoumme de ses deux, ou autres sympathiques lieux de villégiature champêtre, pour rigoler ou pour admirer le triptyque en bois d'arbre de l'église du village. Que cela soit bien clair…

Toujours à l'affût de digressions littéraires, Côtelette aimait épater la galerie par une énième citation du vers de José Maria de Heredia, qui de son point de vue illustrait à merveille leurs descentes commandos en zone rurale. Chaque fois qu’il montait dans la voiture qui allait les conduire sur les lieux de leurs futurs méfaits, il déclamait, certain d’impressionner son public : « Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal.»

Au fond, le barde de la bande ne réclamait qu’un seul avantage dû à ses origines creusoises, un droit d’auteur, qu’il estimait légitime. Ce droit au verbe consistait, en quelque sorte, non à consommer la chair fraîche creusoise elle-même, mais plus modestement à raconter ses faits d'armes glorieux sur les champs de bataille de ce qu’il appelait les « fiefs familiaux ». Il ne supportait pas que Casanova vînt là aussi les priver de cette exclusivité accordée tacitement par le groupe à ceux dont les ancêtres étaient du coin où avaient eu lieu les ébats hebdomadaires revendiqués ─ sinon toujours attestés ─ dans les zones d’influence respectives.

Pour appuyer cette doléance, le fils du boucher se plaisait à expliquer à ses amis incrédules qu’en Océanie, certains clans sont les propriétaires d’un chant, d’une danse, d’un rituel, d’un modèle de statues reproduits à l’identique depuis des générations. Et il concluait son exposé teinté de considérations anthropologiques en demandant à la cantonade pourquoi il n’en serait-il pas de même pour le droit à se vanter d’une conquête ayant subi une « fouille en profondeur » par un inspecteur San Antonio de service.

Sur le chemin du retour, à l’heure des comptes et des bilans provisoires de la soirée, la victime avec laquelle on avait été vu frotter, puis entrer dans une bagnole avec l’un des lascars, était évidemment le plus souvent annoncée « culbutée ». Telle autre grisette campagnarde, que son séducteur avait persuadée de l’accompagner derrière une de ces haies d’épineux appelées « bouchures » dans le coin, pouvait être revendiquée comme une prise de guerre facile, alors qu’en réalité, elle avait peut-être été « relâchée faute de preuves ».

Mais ce bilan n’était que provisoire et pouvait être revu à la baisse le lendemain à la terrasse d’un café du quartier populaire de La Ville-Gozet où l’on faisait aussi le tiercé. Cette réunion plénière, dite « du jour d’après », était la seule à pouvoir décider qui endosserait ou conserverait le maillot de « meilleur grimpeur du Tour du Bocage » après avoir entendu les postulants aux points attribués à l’issue de l’étape de la veille et confronté les témoignages divers. 

Un barème rigoureux avait été élaboré après de longues discussions. Chacun avait bien conscience que la faiblesse humaine pouvait inciter certains à broder, car un pieux mensonge procurait un avantage immérité à celui qui s’en rendait coupable. Le score maximum était évidemment réservé à une saillie, quelle que soit la position adoptée par les amants. Un modeste tripotage en règle sans dépose de slibard et/ou de soutif obtenait le score minimum. On pouvait prétendre à un peu plus si l’un de ces deux trophées avait pu être confisqué provisoirement à la « fiancée », le temps de la consultation. Mais comment le prouver ? Il était arrivé que le Pépé-Boss brandisse fièrement une petite culotte qui lui avait été offerte en récompense par une belle petite caille satisfaite de sa prestation, ce qui lui avait valu la bonification prévue dans ce cas de figure. Mais ça, seul le Pépé pouvait espérer obtenir une telle preuve de reconnaissance. Certaines mauvaises langues avaient bien fait valoir que le slip aurait pu être acheté à Monoprix, mais cette hypothèse avait été vite rejetée car le Pépé n’avait pas besoin de cette petite tricherie pour survoler la compétition. Enfin, les envieux reconnaissaient en aparté que leur faune maison n’était pas le genre à aller acheter de la lingerie féminine au risque de se faire prendre pour un pédé par la vendeuse…

Une veuve-poignet, parfois administrée d’une main plus habituée à manier le manche à fourche que l’appendice masculin, valait une note moyenne sur l’échelle de un à trois points que comportait le barème, à celui qui en avait été l’heureux récipiendaire, faute de mieux. Mais les « tirs sur barres latérales ou transversales », ou « dans le petit filet », étaient encore moins bien cotés. On le comprendra aisément en apprenant que ces « shoots non cadrés » désignaient les épanchements d’affection trop précoces, provoqués à dessein parfois, par une partenaire perfide, soucieuse d’échapper à une estocade finale non souhaitée.

Que dalle, cela allait de soi, pour toute percée non décisive vers les buts adverses, aussi méritoire fût-elle, mais qui n’avait pas trouvé le chemin de la lucarne. Cette règle s’appliquait notamment à celles relatées dans les comptes rendus détaillés du malheureux Brioche, dont le score demeurait désespérément vierge depuis le début de la saison.

« Tu sais-t-y seulement où c’est qu’ça s’met ? » avait demandé le Pépé au queutard loser de la bande, un jour où ce dernier, pressé de questions sur la nénette avec laquelle on l’avait vu sortir, avait avoué, finalement, qu’elle n’avait rien voulu savoir.

Ce jour-là, Brioche avait montré un peu d’irritation : « Te bile pas pour ça, j’y sais, j’y sais, mais j’t’y dirai pas. »

Cette réponse avait surpris tout le monde d’ailleurs, car d’habitude, celui dont on aimait se moquer accueillait les quolibets lancés à son encontre avec une bonne humeur résignée.

Le théâtre d’opérations de toutes ces tentatives plus ou moins réussies pour atteindre le Graal était presque toujours l’arrière d’une auto garée à cet usage à quelques pas de la salle des fêtes ou du parquet-salon. On eût dit parfois que le véhicule se trouvait là pour narguer les copains qui en étaient encore aux travaux d’approche. Le plus souvent, il fallait se contenter de tentatives laborieuses et infructueuses pour effleurer une joue ou descendre une main baladeuse en direction du bas rein d’une pauvre frustrée. Ces filles-là étaient des prises de guerre idéales, car elles finissaient souvent par accepter n’importe quelle invitation, après avoir fait banquette jusqu’à cet instant béni depuis le début de la soirée.

« Le toréador en habit de lumière s’avance majestueusement dans le parquet-salon et nargue les picadors. Ces derniers virevoltent et sautillent autour des vachettes mais sont incapables de porter l’estocade finale. Les gros balèzes lourdauds, les taureaux en rut, les montagnes de muscle brut qui fonçent bêtement dans le tas n’auront pas les morceaux de choix. Ceux-là reviendront au noble matador, le seul à maîtriser le Paso doble. Le torero n’a qu’à se servir copieusement dans le vivier de proies faciles mises à sa disposition. »

C’est ainsi que Côtelette aimait décrire la chorégraphie subtile qui prévalait dans les bals de cambrousse au moment d’aller inviter les filles. Il était friand de ces métaphores empruntées au monde de la corrida, pour parler du Pépé-Boss en particulier et plus largement de ses ennemis intimes, les beaux gosses, avec une pointe d’envie et d’amertume dans la voix.

Si Saddam avait vécu en ce bon vieux temps, nul doute que Côtelette aurait brodé sur la géniale formule employée par le dictateur. Au moment où les danseurs envahissaient la piste aux sons des notes du premier frotteur de la soirée, Il se serait exclamé : « Béni sois-tu, parquet-salon chéri, mère de toutes les arènes ! Et total respect à toi, tango adoré, père de tous les frotteurs. »

Le toujours prolixe et sociologue fils de boucher invoquait souvent une entité administrative imaginaire du conseil général de l’Allier, un « putain de haut-commissariat aux festivités », qu’il rendait responsable, entre autres perfidies, de tous les retours bredouilles au petit matin blême, et du lamentable calendrier des bals dans la région.

Certains week-ends, il se lamentait auprès de ses compagnons d’infortune qui avaient dû, comme lui, renoncer à écumer la campagne faute de voiture ou de chauffeurs : « Ce soir, chers camarades, point de destinations de rêves. Point d’île déserte perdue dans le vaste damier du bocage quadrillé par les bouchures délimitant les champs. Point de lascives vahinés attendant les explorateurs débarqués en Deudeuche devant une mare aux canards faisant office de lagon. Point de bastion imprenable où aller risquer une escarmouche éclair. Point de repli stratégique aussitôt la mission d’insémination naturelle accomplie après avoir établi le contact avec les mousmés locales. »

L’incontournable fils de Bavette, le débiteur de bidoche du quartier du Pont-neuf, aimait évoquer ainsi leurs virées en cambrousse, leur « campagne civilisatrice d’éducation sexuelle », la nécessité de porter la bonne parole libertine aux payses du bocage et des Combrailles, à celles qui n’avaient peut-être pas déjà entendu parler du planning familial. Il tenait ce discours paternaliste envers les « indigènes creusoises », bien qu’il fût un anticolonialiste convaincu et que, à l’instar de tous ceux de la bande, il redoutât de devoir aller un jour se faire casser la gueule dans d’autres djebels que ceux d’Algérie. On venait de signer un cessez-le-feu avec le FLN, mais il restait bien encore quelques îles à décoloniser.

Malgré les échecs répétés des lieutenants et sous-fifres, les missions civilisatrices en question atteignaient immanquablement une partie de leurs objectifs, car le « Jefe » ne manquait jamais de faire fort, en paroles en tout cas. Parfois même, plus rarement, le bilan de la soirée s’avérait être plus « globalement positif ». Bien que cette phrase ne fut jamais prononcée à l’époque, le camarade syndiqué Côtelette, pour sûr, eût certainement aimé et repris à son compte cette brillante analyse, faite bien plus tard par le sémillant Georges Marchais pour qualifier le bilan de l’URSS. S’il l’avait entendue, à 16 ans, de la bouche de Jacques Duclos, le jour où le grand-père avait emmené son petit-fils à un meeting du PCF, nul doute qu’il l’aurait reprise à son compte. Quelques années seulement après les faits rapportés ici, le leader ouvrier avait bien prononcé un autre slogan, qui avait eu un grand succès en son temps : « Bonnet blanc et blanc bonnet… ». Mais, celui-là, décidément, il aurait eu bien du mal à le placer dans le contexte de la bagatelle. Dommage pour la citation, car Côtelette, qui connaissait bien son Marx et son Freud pour les nuls, répétait à qui voulait l’entendre que la lutte des classes et le cul étaient les deux moteurs de l’histoire de l’humanité.

Bref, cette petite mise en contexte politico-historique  pour dire que le bilan des opérations s’avérait parfois «globalement positif » pour l’ensemble de la bande.  Il arrivait que quelques snipers en embuscade, postulants assidus au titre convoité de leader du Championnat de division d’honneur des queutards réservé aux seuls membres de la bande, parviennent à marquer des points. Mais ces seconds rôles demeuraient condamnés inexorablement, malgré quelques faits d’arme notoires, au rôle de faire-valoir du baiseur « number one ». Ce dernier aimait s’auto-adouber en proclamant pompeusement, dans un anglais approximatif : « Aille ame ze king of ze parkettes-saloons. » Côtelette, lui, se serait volontiers contenté du titre de Prince desdits « saloons ». Tous rêvaient, sauf Brioche peut-être, d’être sacrés dauphin en fin de saison.

A défaut de couronne, celui que ses amis moqueurs auraient plébiscité sans palabres « roi de la parlote », si un tel prix avait été attribué, se complaisait dans une posture de délégué syndical des frustrés du bassin industriel. Il ne cessait de se lamenter du maillage insuffisant du territoire en salles de bal urbaines. Il déplorait que cela obligeât de pauvres citadins tels qu’eux à un exil d’un soir dans des guinches d’une cambrousse éloignée. Il faisait valoir que cette transhumance requérait une planification minutieuse du covoiturage entre les rares possesseurs des quelques caisses disponibles et leurs passagers.

Pour compliquer les choses, et pour convaincre plus encore Côtelette de l’incurie des constructeurs français et de la conspiration fomentée par les autorités contre la jeunesse, les voitures de l’époque n’étaient pas conçues pour les exploits que l’on espérait accomplir sur les banquettes arrière. Trop petites...  Le siège à dossier rabattable brillait par son absence. Peut-être était-il livré en option sur les modèles de bourgeois comme la DS, la 403, et la 404, la Frégate Renault ou  la Simca Vedette et ses déclinaisons en Versailles, Trianon, Chambord, Régence, censées rivaliser avec les Cadillac et les Ford entrevues au cinéma. Mais qui pouvait se payer de tels  engins !

Les bagnoles américaines, ça c’était la classe. Même à l’avant, les jeunes Amerloques étaient aussi à l’aise que dans un pageot[5]. Combien de filles ont dû être engrossées dans un drive-in, en train de « bien faire » au lieu de regarder le film ! James Dean, l’éternel « Rebel without  a cause », mine de rien, devait bien profiter de l’espace que lui offraient les ingénieurs de General motors dans la fureur de vivre, avec sa copine Nathalie Wood,. On soupçonnait bien qu’en vérité, dans ces bagnoles qui étaient de véritables pousse au crime, les jeunes Ricains ne s’en tenaient pas aux quelques baisers tolérés par la censure puritaine d’outre atlantique.

On pouvait à la rigueur tenter un missionnaire (sans fioritures !) dans une  Aronde ou une Dyna Panhard ou une 203. Dans ce cas, il valait mieux convaincre la demoiselle de passer à l’arrière, sinon le levier de vitesse risquait de déconcentrer le galant en pleine action, en rencontrant la partie charnue de son anatomie.

En revanche, allez donc faire ça dans des suppositoires à camion comme la Quatre-Chevaux, la Deux-Cheveaux, la Mini Cooper, la Volkswagen ou pire encore, la Fiat 500 ! Cette bagnole-là avait dû être imaginée ou commandée par le Vatican pour calmer les ardeurs des Ritals en chaleur ! Autant  s’envoyer en l’air sur un Vespa ou un Lambretta…

Les Ami 6 et autres Dauphines représentaient bien un progrès, par rapport à ces diaboliques remèdes contre l’amour européennes, mais y avait encore du boulot !

Quant aux voitures de sport, les MG, les Triumph et autres Floride ou Caravelle, elles permettaient effectivement d’emballer facilement des filles en quête du beau parti. Certains des gars de la bande auraient bien voulu pouvoir s’en payer une, mais les autres se consolaient en  se disant que ces pièges à gonzesses étaient encore plus inconfortables, pour la chose, que la bonne vieille Deudeuche.

Côtelette prétendait enfin que les mouvements migratoires de fin de semaine en bagnole jetaient sur les routes des masses ignorées par les statistiques. Quelques années plus tard, lorsqu’il travaillait à Londres au moment où le monde anglo-saxon déclinait à sa manière la révolte estudiantine française, il n’eût pas hésité, c’est certain, à qualifier les grandes fêtes de village, de « Woodstocks des bouchures ». Revenant d’outre-Manche, après un séjour de deux ans où il avait exercé la fonction d’assistant français, ils l’avaient d’ailleurs entendu faire son Londonien émancipé et se moquer des ploucs restés au pays en feignant de vanter les mérites des fêtes patronales : « Nos Marcel Azzola, nos André Verschuren, nos Georges Jouvin sont aux bouseux de chez nous ce que sont là-bas Joe Cocker ou les Beatles aux Teddy boys du East-End. Les quadruples ou quintuples parquet-salons de la foire de Chambérat n’ont rien à envier aux Mecca-Dancings, ces immenses salles de danse de la banlieue londonienne. Nos tangos et nos boléros sont tout aussi efficaces, pour emballer, que tous les “Only You” du monde. Pas vrai les gars ? Bien plus en fait, passsque, là-bas, ils ont qu’un ou deux frotteurs par soirée pour se caser. »

Mais pour bien montrer qu’il ne pensait pas un mot de la tirade qu’il venait de réciter, il avait terminé par cette phrase assassine en direction de ceux qui auraient pu se consoler de leur sédentarisme congénital : « Sauf que les petites Anglaises, bien avant les nôtres,elles y ramassaient sans crainte de se faire engrosser. Elles prenaient la pilule depuis au moins dix ans, elles, et elles se font avorter maintenant, alors que nos payses en sont encore à la méthode Ogino et aux aiguilles à tricoter. »

On le voit, le fils du boucher était à cette époque un farouche partisan d’une théorie du grand complot généralisé, ourdi par les bourgeois et les curés de tous les pays pour brimer l’élan vital de la jeunesse mondiale. Il procédait à une déconstruction en règle, avant la lettre, de l’idéologie dominante qui sévissait alors sous le gaullisme renaissant. Cette « pensée unique » était illustrée à merveille, par une chanson consensuelle en vogue à l’époque, qui recommandait à « tous les gars du monde de se donner la main ».

Chaque fois que cette rengaine était évoquée, il ne pouvait s’empêcher d’en détourner les paroles pour bien faire sentir à ses compagnons d’infortune en quoi les autorités abrutissaient les masses et niaient la luttes des classes et des générations. Et il entonnait, sur l’air bien connu : « Si tous les gars du mon-on-de, voulaient bien s’la mett’ sous l’bras… »

Ces envolées laissaient généralement incrédule le phalanstère, auquel Côtelette préférait le mot « phallustère ». Elles fleuraient trop le terroir et le pâté aux pommes de terre, sous un vernis de cours de philo mal digérés et interprétés librement, pour être vraiment prises au sérieux. Il y avait bien un peu de Marx, de Freud et de Jung là-dedans, mais les mauvaises langues de la bande, plus prosaïquement, y reconnaissaient les thèses de grands penseurs contemporains tels que Poujade, Jacques Duclos et l’inégalable Pépé-Boss.

La Weltanschauung très personnelle de l’ami Côtelette, dont on peut discuter évidemment de la capacité à rendre compte des malheurs d’une génération, avait cependant l’avantage d’expliquer tous les maux intimes et existentiels, les « burnes en feu » et « balloches gonflées comme des balles de tennis »  de fin de soirée.

Pour le dire plus élégamment, cette posture pessimiste face à l’existence s’exprimait à travers ces deux vagues à l’âme du coin, le « viâ » et le « vezon », dont souffrent les Bourbonnais et dont ils revendiquent l’originalité et l’exclusivité. Mais, au risque de nuire quelque peu au pittoresque de l’histoire, on doit bien admettre que ces petites tristesses et souffrances intimes qui tourmentaient souvent certains de nos héros au retour du bal, sont sans doute beaucoup plus répandus dans le vaste monde que ne le voudraient les régionalistes locaux impénitents. Quoi de plus universel, en effet, que ces « petites misères, bien passagères » dont parle la chanson d’avant-guerre bien connue, même si les désagréments évoqués par la chanson ne sont pas situés dans le bas-ventre, mais tourmentent plutôt le cœur, ou l’âme peut-être. Quel que soit l’organe concerné, il n’est pas sûr que tout cela s’arrange ainsi que le voudrait le refrain. Mais quel mâle adolescent n’est pas passé par ces affres-là, même s’il en parle plus « joliment » que ne le font les héros de ce récit ?

Bref, le troubadour attitré de l’équipée sauvage ne cessait de se plaindre des périodes d’abstinence non choisie par ceux qui n’appartenaient pas, selon une de ses formules, à « l’élite des étalons sublimes ». Parfois même, en des moments qui laissaient son auditoire  interdit, il lui arrivait de traiter cette caste privilégiée de « race supérieure maudite », dont il pensait qu'elle était sélectionnée minutieusement par ce qu’ilappelait « un grand moteur universel ».

N’ayant qu’une connaissance et compréhension imparfaites des écrits d’Aristote, notre poète de (basse) cour, et néanmoins philosophe de comptoir, se contentait d’évoquer au passage l’un des ouvrages expliqués par la prof qui l’avait initié à la pensée antique en terminale. Il le faisait pour épater une fois de plus la galerie et donner, pensait-il, de la substance à ses propos. Il s’en prenait plus volontiers à un être suprême, plus accessible à ses amis et à lui-même. Adepte sans le savoir de la prédestination luthérienne, il rendait responsable de tous les malheurs du monde un Léviathan moderne, aux contours imprécis, tantôt bureaucrate kafkaïen, tantôt éminence grise d’une inquisition religieuse contemporaine. C’était selon les lectures effectuées en classe de philo l’année précédente ou celles qu’il avait faites plus récemment.

Il avait étudié des extraits d’Orwell avec sa prof d’anglais, et il interprétait cet auteur d’une manière très personnelle.  Il s’en prenait donc assez souvent à un « Big Brother pancreator », incréé lui-même, responsable d’un apartheid originel. A l’en croire, l’espèce humaine aurait été divisée dès l’aube de l’humanité en deux lignées. La première se composait de mâles reproducteurs dominants, chargés de disséminer leur semence dans les moindres recoins des bocages bourbonnais, berrichons et creusois, dans les toundras et Combrailles auvergnates proches. Dans la seconde lignée, la plus nombreuse, de pauvres bougres étaient condamnés à une rancœur et frustration éternelles.

Ces digressions oiseuses énervaient au plus haut point le Pépé-Boss, qui les illustrait généralement par une citation de son crû : « Tourne-toi, vire-toi, t’auras toujours la bite sous l’bras, pauv’ bleubite. » C’était sans doute dans un louable souci de vulgarisation, à l’intention de ses camarades passablement largués, qu’il glosait de cette façon les dits du « penseur » de la bande. Pour ce faire, le chouchou de ces dames détournait un proverbe patois de la Biache, une banlieue montluçonnaise, grande pourvoyeuse d’expressions locales toujours utiles pour résumer une situation ou conclure un débat.

En réalité, le dicton en question était plus exactement : « Tourne-te, vire-te, t’auras toujours le cul par derriâ. » Cette maxime, connue de tous dans la région, exprimait un fatalisme bien plus universel que ce qu’avait voulu dire le Boss.

Si ce dernier n’avait pas eu le plus souvent l’esprit embué par des montées de testostérone, il eût peut-être compris que l’aphorisme local exprimait autre chose, fait d’un mélange subtil de ce que les expressions et concepts divers venus de leur terroir et d’ailleurs essaient d’exprimer à leur façon :

– un maktoub athée bien de chez nous, un fatalisme  bounhoumme, atavique, incrusté  dans l’âme de ces « ch’tits » gars, tous fils ou petits-fils de paysans venus chercher du travail dans le bassin industriel ;

– un concentré d’Inch’ Allah à la sauce bourbonnaise, si l’on veut aussi, pour des vies minuscules, des miettes de destinées anonymes sans trop d’illusions sur ce que la vie peut apporter ;

– une devise pour la vie de simples essayant de se tenir bien au chaud au cœur des provinces, de cueillir et savourer tous les instants de fraternité, semblables à ceux que vivait la ch’tite confrérie lorsqu’elle se régalait d’une boite de cassoulet prélevée sur les comptoirs de l’épicerie des vieux de Brioche. Ces agapes avaient généralement lieu lors d’une troisième mi-temps d’après-guinche, les jours où « ça avait mordu et ça avait pas cassé », où « y ram’naient la friture ». Lors de ces « ch’tites grailles », il était fréquent que l’un d’eux proclamât qu’ils « en emmerdaient plus d’un… », ou encore « qu’y-z-étaient pas riches mais qu’y se fendaient bien la gueule ». En se répétant ces formules magiques et absconses pour les éléments extérieurs à la bande, sans doute voulaient-ils se persuader qu’il y avait plus malheureux qu’eux sur terre ;

– un viâ des familles encore, c'est-à-dire, comment dire… une sorte de mal-être, ressenti dans les environs après une overdose de pâté aux pommes de terre arrosé de nombreuses lichettes de piquette de Domérat. Ce mélange explosif vous « jâblait [6]» parfois les boyaux lorsque vous essayiez de digérer péniblement, ce qui vous envoyait des petites ondes de déplaisir dans ce qu’ils appelaient improprement le bulbe rachidien. Ce terme désignait tout à la fois leur nuque, lorsque celle-ci était caressée adroitement par des doigts féminins, ou bien leur âme peut-être, s’ils en avaient une, où qu’elle se trouve dans leur ch’tite carcasse ;

– un vezon de dessous les fagots aussi, ce jumeau un brin métaphysique ou existentiel du viâ, sorte de blues bon enfant du coin, au fumet de bouse de vache et de jambon de pays, à des années-lumière d’une posture tragique. Un petit pincement de cœur qui accompagne les petites gens dans leur existence, mais qui ne les empêche pas d’en apprécier les moments de bonheur subliminaux, lorsqu’ils passent à la surface de la vie, telle une onde ridée par la progression gracile d’une mouche d’eau sur un étang, un matin de pêche au gardon ;

– une certaine résignation enfin, il faut bien le reconnaître, peu propice aux grandes révolutions, qui n’exclut pas une sourde mais souriante révolte, qui garantit contre les grandiloquentes rebellions des grandes cités. Une méfiance envers la soumission aux führers et petits pères des peuples, qui se tapit parfois au détour de certaines envolées généreuses des tribuns de tous bords.



[1] Remettre sa tournée

[2] Rien à voir avec les « chtis » nordique. En bourbonnais : « p’tits »

[3] Refus de danser. Un « râteau » dans la langue des « djeuns » contemporaine.

[4] Paysan

[5] Le lit

[6] Causer un malaise digestif pour dire les choses plus élégamment

 

     

Partager cette page

Repost 0

Texte libre

  

Paperblog

Catégories