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18 février 2007 7 18 /02 /février /2007 10:48
La vie des autres est avant tout un  film  sur le totalitarisme, plus particulièrement sur la forme de totalitarisme post stalinien qui a continué à fonctionner en allemagne de l'Est jusqu'à  la chute du mur, alors même que le "grand pays frère", l'URSS, était passé à la prestroïka et à la glasnost, et que l'on ne persécutait et surveillait plus vraiment les opposants à Moscou.
Pour bien comprendre le système qui est décrit admirablement dans le film, il est nécessaire de rappeler quelques thèses et concepts crées et soutenus par Hannah Arendt, une philosphe juive allemande exilée aux USA, dans sont ouvrage, "Le système totalitaire".
Le réalisateur du film, qui est allemand, ne peut pas méconnaître l'ouvrage de Arendt et sans en être absoument sûr, je suis prêt  faire le pari qu'il n'a pas pu ne pas penser à l'ouvrage de Hannah Arendt et notamment au concept de "désolation" qu'elle présente comme une expérience humaine fondamentale, constitutive du totalitarisme, et qui trouve là une illustration particulièrement brillante dans la fiction telle qu'elle est filmée.

Dans son ouvrage, Arendt avance une thèse originale, réfutée bien sûr par le camp communiste , mais également par les démocraties, selon laquelle le totalitarisme constitue une rupture radicale avec tous les régimes possibles ou ayant existé, et en particulier ceux qui peuvent en être rapprochés, qu’ils soient despotiques, tyranniques ou dictatoriaux.
Elle trace un parallèle entre le nazisme et le communisme, faisant de ces deux régimes des systèmes étrangement semblables au-delà de leurs différences, dépassant qualitativement dans l'horreur les tyrannies, despotismes et dictatures du passé.
Pour elle le fascisme italien, par exemple, le régime chinois (mais elle n'avait pas connu encore  la révolution culturelle) n'étaient pas de nature totalitaire au sens où elle l'entendait...
Même le régime stalinien, pendant la guerre, aurait cessé provisoirement d'être "totalitaire" au sens arendtien, pour reprendre de plus belle une fois le danger extérieur éliminé.
D'ailleurs, pour elle, contrairement à toutes les thèses néo-staliniennes selon lesquelles ces régimes (la révolution française y compris, voir l'historien Soboul) se durcissent pour des raisons exogènes, sous la pression du danger d'invasion du territoire national, la terreur absolue et les massacres de masse, caractéristiques des deux totalitarismes, ne peut se déployer pleinement que lorsque toute opposition intérieure et tout danger extérieur sont éliminés....

Selon elle, sur le plan psychologique et personnel, l'essence du totalitarisme se caractérise par un certain type d'expérience humaine fondamentale, qui lui est constitutive,  la désolation.
La désolation est bien plus que l'isolement, le repli sur la vie privée consécutif à la destruction de la sphère publique, dû à l'interdiction des syndicats, des partis politiques et lieux de débats démocratiques dans un régime dictatorial "simple".
Elle est la privation de  l’expérience du moi lui-même dès lors que la vie privée également se trouve détruite.
Ce sentiment d'aliénation absolue dès lors que l'on peut craindre une dénonciation par ses amis, collègues et être chers, ce sentiment d'être seul au monde, abandonné,  tel que certains individus seulement  peuvent l'éprouver, dans la disparition soudaine de toute leur  famille et de leurs proches, ou sous l'effet d'une extrême hostilité de la société envers soi, qui n'est vécu habituellement que par une minorité d'êtres , devient l'expérience fondamentale de tous sous le totalitarisme.
Dans la RDA, il n'y a plus d'extermination de masse des opposants, de camps de la mort, de déportation massive comme sous Staline ou Hitler.
La terreur absolue du Stalisnisme et du nazisme a disparu, mais demeure cette expérience ultime de désolation, qui nous autorise à dire que le régime reste fondamentalement totalitaire au sens aredntien du terme, ceci malgré une certaine "normalisation".  Les héros vivent au plus profond ce sentiment d'être abandonné par tous, de ne plus pouvoir tisser aucune solidarité, même au sein des couples. Chacun sait trop bien qu'il peut être un jour amené à collaborer, à devenir un "informateur" de la police secrète.
Curieusement, dans le film, c'est l'agent diabolique de la stasi, chargé de surveiller un dramaturge pourtant bien "dans la ligne" et sa maîtresse, une actrice elle aussi très othodoxe politiquement, qui ressent le plus ce sentiment de "désolation" dont je parle plus haut. 
On le perçoit très bien lorsque, rentrant seul dans son immeuble pour la nomenklatura privilégiée, il fait venir une prostituée spécialisée dans les rendez-vous avec les cadres. Cette dernière, ayant accompli le minimum syndical refuse de lui accorder quelques secondes de tendresse et s'en va rejoindre ses autres clients.
Pendant les jours qui précèdent et ceux qui suivent cet incident déclencheur; le tournant du film en fait, les deux amants sous écoute montrent à celui qui les surveille et tient leur destinée entre ses mains, qu'ils sont mieux lotis que lui, moins aliénés, par le sentiment qui les lie.
En effet, bien que l'actrice soit obligée de devenir la maîtresse d'un ministre et lui promette de dénoncer son amant  pour éviter de perdre son statut d'actrice officielle de l'état, bien que son amant sache qu'il est trompé t se méfie de sa partenaire, les deux suspects éprouvent l'un pour l'autre un réelle sentiment de tendresse que leur bourreau est bien obligé de constater. se met à les envier, lui qui ne vivra sans doute jamais une telle relation, qui lui permettrait d'échapper, fût-ce de manière très fugitive à l'étau d'airain du régime.
C'est alors que vaincu par la grâce de cette relation échappant à l'étreinte totalitaire, il décide de falsifier ses rapports, de taire les sympahties que les deux suspects partagent avec des opposants inquiétés, et qu'il décide de les protéger en mentant à ses supérieurs à leur sujet.
Je n'en dis pas plus car je ne veux pas vous priver du plaisir de découvrir vous-même le dénouement de cette intrigue très bien ficelée.

La machine infernale se grippe donc, se détraque de l'intérieur, elle est  terrassée par sa propre inhumanité et son incapacité à apporter aux citoyens, même à ceux qu'elle privilégie, aussi bien les biens matériels auxquels ils aspirent que ce besoin fondamental de solidarité et d'échanges authentiques dans une cité composées de citoyens libres et égaux, ce qui est le fondement de la condition humaine selon Arendt.

Après le très beau "Good bye Lenine, qui n'était pas dépourvu d'une certaine nostalgie pour la
RDA, un deuxième réalisateur allemand signe là son premier long métrage, qui nous peint une allemagne de l'est beaucoup plus noire et féroce..

Si vous voulez en savoir plus sur les écrits de Arendt sur le totalitarisme, consultez le lien suivant, qui vous conduira vers un article succinct mais très bien fait.

=> http://www.inrp.fr/archives/mem_hist/lecture/arendt.pdf

Une critique du film sur Le Monde => http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3476,36-861418,0.html

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commentaires

manuel 19/03/2007 19:13

Très belle analyse de la condition humaine selon Arendt en lien avec le film, les archives et l'article du monde.

Texte libre

  

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