Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 janvier 2007 3 17 /01 /janvier /2007 15:42
Si l'on veut comprendre le nouveau film de Inarritu, Babel, il faut se poser d'abord la question du pourquoi du titre. Et si l'on se pose  cette question, on comprend l'essentiel du message, qui est celui de l'impossibilité des peuples et même des individus, à l'intérieur de chaque pays, de chaque famille, à communiquer, ceci malgré un monde censé être globalisé donc connecté, ou plutôt à cause de la globalisation.
On comprend notamment pourquoi la partie japonaise du film, bien qu'elle soit reliée narrativement de manière très  indirecte aux événements marocains, mexicains et américains, est essentielle au propos du réalisateur et à la compréhension de l'oeuvre.
La tour de Babel est en effet le signe de la folie des hommes, qui ont voulu toucher le ciel en érigeant ce monument aux dimensions démesurées, provocatrices pour le créateur, qui se venge en décrétant que désormais les hommes parleront des langues diférentes et ne pourront plus se comprendre entre eux...
On comprend dès lors pourquoi, dans l'une des babylones surdéveloppées du globe, le Japon,  il y a tant de vues aériennes d'une ville totalement inhumaine dans son hyper modernité, tant de plans sur ses tours de verre, de métal et de néon (même pas minérales, la pierre serait encore un témoignage d'un passé). La caméra s'attarde sur des vues globales d'une ville coupée de ses racines, où l'on ne voit pas un arbre, pas une trace de bâtiment en bois ou en brique qui situerait la ville dans une continuité historique, où les appartements mêmes sont totalement "design" et glacés, où les rues elles-mêmes semblent n'être plus à ciel ouvert, sont devenues des "shopping centers" tentaculaires.

Même l'Amérique qui est la pointe avancée de la globalisation et de la folie humaine, en tout cas la Californie où se situe la partie américaine, ne pourrait traduire ce malaise que l'on ressent devant ce paysage hypermoderne, virtuel et glacé, déshumanisé, si la caméra la survolait comme elle le fait longuement pour la cité nippone.
On y verrait, au delà des centres villes, des cités pavillonnaires, des piscines comme dans la maison du couple américain, de la végétation, où l'humain, malgré tout, est inscrit dans le paysage.
C'est sans doute la raison pour laquelle, on ne voit guère de plans d'ensemble du sud californien. Le cliché habituel aurait montré une vue aérienne des autoroutes urbaines à une vingtaine de voies de Los Angeles, la nouvelle babylone. Rien de tout cela ici. La voiture emmenant la bonne chicano et les enfants de ses patrons gringos vers la frontière mexicaine est certes filmée de haut, mais sans plans d'ensemble.
Le Japon, dans le film, est donc bien la pointe avancée de l'hyperréalité virtuelle créée par le super empire américain.
Les USA dominent et régissent le monde, mais le Japon et d'autres satellites de l'Empire (que l'on pense également aux villes chinoises, à Pekin détruisant le peu qui reste de ses quartiers historiques pour les jeux olympiques)  actualisent bien plus encore que ne le fait l'Amérique, les ordres donnés par le centre de l'empire,  la fuite en avant vers un monde hyper technologisé dans lequel les êtres humains ne peuvent plus communiquer que par des gadgets ou en ayant recours à des pulsions sexuelles primitives, comme l'ado japonaise, isolée symboliquement de ses pairs (et de son père!) par sa surdité et veut se donner à tous les hommes qui se présentent de manière provocatrice et malsaine...
Au deux extrémités de l'empire bipolaire décrit par le réalisateur, il y a donc le Japon et le Maroc, deux mondes si différents que l'on du mal à imaginer, au début, en quoi  l'épisode marocain peut avoir un quelconque rapport avec l'errance de la jeune nippone dans les boites branchées de Tokyo.
Et pourtant...... dans ce monde hyper globalisé, même un cadeau offert par un riche asiatique à son guide, un montagnard de l'atlas, à l'issue d'une partie de chasse au mouflon, s'avère avoir des conséquences désastreuses sur le destin de ce montagnard et celui d'autres paysans d'un village proche.
Même des gestes généreux de gens des pays développés envers les pauvres du tiers monde peuvent produire des effets inverses à ceux recherchés. Que l'on songe par exemple aux pourboires donnés par des européens lors de trekking au Nepal, qui détruisent l'économie de vallées entirèes en conduisant les habitants  à abandonner la culture du riz et des aliments de base qui les rend autonomes alimentairement, pour se consacrer à des activités liées au tourisme, plus lucratives, mais  qui à terme les rendront plus pauvres encore, plus dépendants des échanges globaux pour leur survie.
Les deux autres pôles, moins éloignés cependant que le Japon et le Maroc, de ce monde bipolaire, sont les USA et le Mexique.
Deux mondes communiquant chaque jour par la frontière, où des millions de voitures passent d'un pays à l'autre mais aussi , où des milliers de clandestins tentent de rejoindre par le désert l'eldorado US.
Deux univers à la fois proches géographiquement, mais totalement étrangers culturellement.
Dès que les enfants montent dans la voiture du cousin de leur nourrice américaine, qui les conduit sans en avertir les parents au mariage de son fils, faute d'avoir pu les faire garder en amérique  par quelqu'un d'autre, avant même d'avoir franchi la frontière, c'est dans un monde totalement étranger, exotique, violent et dangereux que pénètrent  ces jeunes américains surprotégés : La musique latino est très forte, agressive à dessein. Au mariage, les deux petits gringos, qui ont l'air cependant de goûter l'aventure dans un premier temps, assistent ébahis au sacrifice d'un poulet étranglé et  auquel ont coupe le cou de manière presque sacrificielle (on ne peut s'empêcher de penser à la civilization aztèque, par ailleurs brillante, mais dont la violence a servi de prétexte aux européens pour les considérer comme des barbares et les asservir.
Dans notre univers mondialisé où toute action isolée et anodine peut produire des effets inattendus sur tous les points du globe, et déboucher comme c'est le cas ici, sur une crise internationale , les américains voulant croire absolument à un attentat liée à l'intégrisme musulman alors qu'il ne s'agit que d'un jeu stupide d'enfants ayant blessé la touriste américaine sans le vouloir, c'est à une analyse "systémique' que nous convie le réalisateur en nous faisant découvrir, par un montage très subtil, que le fusil offert par le riche japonais au guide marocain aura non seulement  des conséquences tragiques sur la destinée de bergers maghrébins, mais également sur celle de deux touristes américains de passage dans l'Atlas, sur leurs enfants et surtout sur la vie de la nourrice mexicaine, à laquelle le patron américain ne laisse pas d'autre solution, en son absence, que de louper le mariage de son fils pour garder les enfants du couple gringo ou prendre des risques inconsidérés pour concilier les deux impératifs ..et garder son travail, elle qui est clandestine et n'a que peu de droits face à son employeur...
Remarquons également que le cadeau empoisonné du japonais aura des conséquences dramatiques mais provisoires  sur la vie des américains et de leurs enfants, alors que le destin des pauvres sera scellé de manière définitive et irreversible.
Car effectivement ce sont les damnés de la terre qui trinquent et paient surtout les pots cassés de ce monde bipolaire et inégal. On vient chercher la touriste américaine blessée en hélicoptère dans un village presque totalement isolé du monde où les malades, comme l'enfant du berger blessé par la police, s'il n'est déjà mort, ne seront probablement jamais évacués, même par une ambulance qui semble ne jamais venir dans ces villages reculés.
De la même manière, l'employeur américain de la nourrice..... clandestine ne sera pas inquiété, mais, elle, sera  expulsée définitivement alors qu'elle a fait sa vie au USA depuis 16 ans, qu'elle y loue une maison...
Ajoutons que c'est surtout l'attitude agressive des douaniers, des chicanos qui ne parlent plus espagnol et appliquent à la lettre une procédure d'interpellation de clandestins suspects interdisant toute possibilité de communication et d'explication entre gens de même origine pourtant, qui conduit le cousin  emméché à franchir de force la frontière et à l'arrestation de la nourrice.
Dans le désert, on assiste à une autre scène  surréaliste, où l'impossibilité de communiquer est totale et absurde, où le douanier chicano, arrêtant la nourrice, ne s'intéresse même pas au sort des enfants, ne veut pas entendre, obnubilé qu'il est par la procédure d'arrestation à respecter (ou ne comprenant pas quand elle lui parle , pour l'amadouer, en espagnol - pourtant sa langue d'origine ), les supplications qu'elle lui adresse d'aller retrouver les enfants qu'elle a laissés derrière elle sans eau, avant qu'il ne soit trop tard,.....
Les scènes exprimant l'immense dificulté à communiquer, entre étrangers, concitoyens ou personnes de la même famille, sont nombreuses dans ce film.  le plus souvent les personnages n'y parviendront, laborieusement, que par des moyens archaîques :
- Père et fille japonais, qui s'embrassent à la fin du film sur le balcon après sa tentative de séduction du policier, la camera s'éloignant des deux personnages pour montrer leur isolement et leur humanité tragique avec la babylone de lumière et de verre en toile de fond.
- ado japonaise avec les gens de sa génération, les garçons surtout, en raison de sa surdité, mais aussi et surtout à cause du suicide de sa mère, qui s'est peut-être tuée par la faute du père. La jeune fille, on l'a déjà dit, ne communique qu'en montrant son sexe à des teenagers dans un bar, ou en se jetant sur le dentiste ou le policier qu'elle attire chez elle sous un prétexte fallacieux.
- Couple américain, dont le fils est disparu de la mort du nourrison, mort dont le père rend la mère responsable. Un homme et une femme qui viennent au Maroc pour se réconcilier et qui ne le feront que dans une adversité extrême, lorsque le mari aidera sa femme à uriner dans une bassine, alors qu'elle ne peut se retenir et a déjà souillé ses vêtements.
- Femme américaine avec une vieille paysanne qui lui allume une pipe de Kif marocain pour apaiser sa douleur, qui, pôur la soigner, lui trace des motifs au henné sur la peau en lui récitant des formules sans doute traditionnelles et magiques...
- Le frère et la soeur dans le village marocain, qui ne peuvent communiquer, dans cette société où les hommes et les femmes ne se rencontrent presque jamais, et ne le font qu'en enfreignant un tabou majeur, la soeur laissant le frère la mâter  pendant son bain, ce dernier se masturbant ensuite en pensant à elle...
- Incompréhension presque  totale entre l'américain et les marocains auxquels il a affaire, mais également égoisme des occidentaux entre eux (français y compris !), le reste du groupe abandonnant le héro et sa femme dans un village où ils pensent que le danger d'être assassinés par des fondamentalistes est réel.
- Arrogance du mari de la femme blessée envers la police et les autorités marocaines, qu'il semble considérer comme des serviteurs au service exclusif de riches américains auxquels tout est dû
- Maladresse  de l'américain envers le guide marocain qui lui sauve la mise en l'hébergeant chez lui et en se démenant pour lui permettre de téléphoner à son ambassade. Le héro demande au guide, qui n'est pas un paysan arriéré puisqu'il parle anglais, s'il a plusieurs femmes. Il lui propose de l'argent avant de s'envoler en hélicoptère avec sa femme blessée, ce que le guide refuse.
- Les enfants américains, en franchissant la frontière, disent à leur nourrice que leurs parents considèrent ce pays comme très dangereux.

Pour terminer sur une note optimiste, qui n'est peut-être pas présente dans les intentions du réalisateur, mais que j'ai cru percecevoir en filigrane, au détour de certains plans, je dirais qu'une possibilité de se rencontrer existe, par delà les barrières cuturelles ou psychologiques engendrées par le monde absurde dans lequel nous vivons  :
- On l'a vu, le père japonais et sa fille se retrouvent à la fin.
-  La touriste blessée semble apaisée par la drogue qui lui est adminsitré, et par les paroles incompréhensibles que prononce la vieille marocaine.
- L'enfant marocain se rachète en fracassant sur un rocher  le fusil qui est la cause de tout ce drame, en se livrant à la police pour que son frère soit sauvé.
- Le héro américain et le guide parviennent malgré tout à se respecter, en échangeant infos et photos sur leurs familles respectives. Le geste, même maladroit de Brad Pitt proposant des billets pour  services rendus, est malgré tout une manière pour lui de reconnaître l'humanité de cet étranger, qui s'avère ne pas être un terroriste dont il convient avant tout de se méfier.
- La nourrice mexicaine adore les enfants dont elle a la charge, pense avant tout à leur salut lors de son arrestation et ces derniers, avant les dramatiques événements qui conduiront le petit garçon à lui demander si elle n'est pas méchante, trouvent en sa compagnie, une tendresse que les parents ne sont pas capables de leur témoigner après le drame qu'ils ont vécu.
- Les enfants semblent s'amuser comme des fous pendant le mariage au Mexique, ceci malgré la violence latente que l'on peut percevoir dans le sacrifice du poulet et le fait que le cousin danse en exhibant un revolver glissé dans sa ceinture. Ils s'amusent en fait comme il ne l'ont jamais fait dans leur banlieue aseptisée.

Cette communion entre étrangers ou proches est de courte durée, toujours fragile, mais elle est bien réelle et laisse entrevoir un monde où les êtres humains peuvent malgré tout exprimer leur empathie à l'égard d'autres hommes.

Voilà, il me reste à vous conseiller d'aller voir ce film splendide

.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Texte libre

  

Paperblog

Catégories