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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 11:38
J'écoutais hier, alors que j'étais dans un bouchon sur l'autoroute me conduisant à Paris, l'émission littéraire de France culture (très bien faite au demeurant) où il était question, entre autre, de la nouvelle traduction des Aventures de Huckleberry Finn, de Mark Twain. J'avoue avoir été une fois de plus abasourdi par le "provincialisme franchouillard" qui sévit chez nous dans tous les domaines et en l'occurence, ici, dans le domaine littéraire. Désolé si je choque, mais je trouve de plus en plus affligeant ce provincialisme surtout lorsqu'il émane de gens cultivés, de critiques littéraires, qui ne devraient pourtant pas s'en rendre coupables. Il faut entendre "provincialismei", ici , bien sûr, au sens, d'ignorance crasse de choses hors hexagonales. Il n'est pas employé, de ma part, de manière péjorative à l'égard de la province.
C'est  insupportable de la part de ceux qui par ailleurs n'ont que mépris pour le provincialisme (qui n'est pas moins consternant) des "red necks" (réacs) américains. Mais les ploucs du Middle West ne font pas la pluie et le beau temps dans le Landernau littéraire..... ils ne parlent pas dans les émissions culturelles....
Tous les invités de l'émission (sauf le traducteur) s'accordaient à dire que, avant d'avoir lu la nouvelle traduction de Hoepffner, ils considéraient le bouquin comme un livre pour enfant un peu bébête, (l'un des intervenants avouant l'avoir lu dans la bibliothèque verte), et le rangeaient au niveau de la case de l'oncle Tom.
C'est cela qui m'a choqué dans l'émission. Pour le reste, tous ces gens disaient des choses fort intéressantes sur le bouquin quoique semblant parfois réinventer le fil à couper le beurre pour un angliciste moyen comme moi....
Demandez au contraire à tout étudiant de langue anglaise (Enfin, ceux de mon époque, qui lisaient encore des livres, et en VO en plus...), à tout anglophone, à tout américain surtout, et on vous répondra que le livre est un classique, à ranger parmi les meilleurs livres qui soient au monde, en tout cas comme ZZZe livre fondateur de la littérature américaine, qui coupe le cordon ombilical avec celle qui vient d'Angleterre.
Pourquoi ? Entre autre à cause de la langue populaire employée, et qui devient, sous la plume de Twain, pour la première fois aux USA (et peut-être aussi dans le monde anglo-saxon), promue au rang d'idiome littéraire. L'enfant parle comme les gosses du Missouri de l'époque et l'esclave en fuite utilise le dialecte (la langue faudrait-il dire ici) des noirs, ceci bien avant que Céline ait fait exploser les codes chez nous, et même avant l'Ulysse de Joyce. Flaubert, Maupassant et les écrivains naturalistes avaient bien risqué quelques audaces de ce genre, mais bien plus timides que celles des anglo-saxons à ma connaissance. Enfin je crois, à moins que l'on ne me démontre le contraire......
L'article que je joins ci-dessous en lien explique bien les difficultés qu'il y a à traduire Huck Finn.
Hoepffner dit que dans des traductions précédentes, les enfants utilisaient quelques expressions populaires au début puis s'exprimaient en employant l'imparfait du subjonctif dans le reste du livre et parlaient comme dans la comtesse de Ségur. Je ne puis juger des traductions anciennes, ayant lu le livre directement en anglais, l'ayant étudié et ayant eu à disserter sur lui lors de l'épreuve du CAPES, ce qui m'a valu une bonne note à la dissertation. C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles j'adore ce bouquin, mais pas la seule.
La raison principale, c'est précisément la langue populaire employée, qui s'affranchit des codes et transcrit même les prononciations locales du Missouri, ce qui paraît encore sacrilège à certains chez nous. Ceci dit, les invités de l'émission oubliaient de dire que cet emploi de la langue populaire dans la grande littérature existait déjà en anglais bien avant Twain. C'est le cas de Fielding entre autres, par exemple, et surtout de Shakespeare...
Hoepffner disait à l'émission et le répète dans l'article que je joins en lien, que selon lui, aujourd'hui, on ne peut rendre la langue des noirs de l'époque qu'en utilisant le sabir des Djeunes des cités en 2008.
Je ne suis pas certain que l'anachronisme soit la meilleure façon de rendre la gouaille des parlers populaires d'antan. 
Par exemple, dans une traduction récente de l'Ulysse de Joyce, à laquelle Hoepffner a participé, on traduit "fellow" par "keum". Il me semble que cela ne correspond pas du tout à la transgression voulue par Joyce. Au début du 20ème siècle, en Français, "type" aurait sans doute été l'équivalent de "fellow". Même si cela ne choque plus aujourd'hui, cela devait incommoder fortement le bourgeois de l'époque. C'est prendre le lecteur pour un imbécile que de considérer qu'il ne peut lui-même estimer la modernité (ou l'audace ?) que pouvait présenter l'emploi d'un terme comme "type" ou "fellow" pour un locuteur contemporain des héros du roman de Joyce.
Pour rendre les choses plus concrètes, voici un court extrait du texte original, dans lequel Jim, l'esclave noir marron, parle à son compagnon d'infortune et fugueur lui aussi.
Cela donne une assez bonne idée de la manière dont Twain utilise les dialectes locaux, aussi bien celui des blancs que des noirs. Ce ne sont pas seulement les entorses à la syntaxe standard ( "chickens knows" par exemple, là où il faudrait "Chickens know") qui constituent une trangression par rapport à la norme.  L'accent local est également rendu grâce à une transcription phonétique  de la manière dont les mots sont prononcés. Cela rend l'idiome  non seulement "pittoresque", mais le fait accéder à un statut vraiment "poétique".
"Well, you wouldn't 'a' ben here 'f it hadn't 'a' ben for Jim. You'd 'a' ben down dah in de woods widout any dinner, an gittin' mos' drownded , too ; dat you would, honey. Chickens knows when it's gwyne to rain, en so do de birds chile."

En bon anglais, prononcé "normalement", sans "manger" les syllabes, les débuts et fin de mot, il faudrait dire :
"Well, you wouldn't have been here if It hadn't been for Jim. You would have been down there in the woods, without any dinner, and getting most drowned, too, that you would honey. Chickens know when it's going to rain, and so do birds child."

Je ne sais pas comment Hoepffner s'en est tiré dans sa traduction, mais moi, j'écrirais quelque chose comme :
"Eh ben, t'aurais point été vivant, si Jim, y l'aurait pas été là. T'aurais été là-bas dans ces bois, sans rien à manger, à t' nouiller compouèt'ment dans l'eau, c'est ça qui t''aurait arrivé mon p'tit lapin.. Les poulets, y l'savent quand ca va tourner à la plouie, et les zoziaux aussi, fiston."

Dans mon essai de traduction, à part "te nouiller compouèt'ment dans l'eau" pour "te noyer",  je procède sans même essayer de transcrire phonétiquement une prononciaton, qui pourrait être ...... antillaise par exemple, car ce serait probablement considéré comme raciste...
Dans ce cas, il faudrait écrire, par exemple : "t'auwais pas été vivant", "pleuvoiw", "yien" peut-être pour "rien". Afin d'ajouter un peu plus de couleur locale, pas antillaise celle-là, mais bien de chez nous, on pourrait écrire, "dans ces bouais" au lieu de  "bois" (En bon Montluçonnais, l'envie me démangerait de dire "dans ceux bouais"). Et peut-être parsemer le tout de quelques expressions bien créoles pour agrémenter le tout.
Mais chez nous, on risquerait immédiatement un procès aux fesses par la ligue antillaise contre le racisme et l'esclavage.
Notons au passage que chez Twain, la grammaire et la prononciation des blancs d'origine modeste, celle de l'enfant fugitif,  sont tout aussi approximatives, quoique différentes de celle de leurs esclaves noirs, ce qui suffit à faire taire les accusations de racisme qui ont été prononcées à  son égard

Voilà, en tout cas, grâce à ces exemples, on voit peut-être un peu plus concrètement la difficulté qu'il y a à traduire un tel texte, surtout quand il est considéré, à juste titre, comme un classique...

Cela peut sembler d'une modernité incroyable à un lecteur français, cette manière de transcrire phonétiquement les prononciations, mais depuis Twain et grâce à lui, un lecteur anglophone, de quelque pays que ce soit, même un oxfordien hyper snob,  n'aura aucun mal à déchiffrer et à rétablir en anglais standard. C'est bien plus facile que de traduire du créole en français par exemple.
En revanche, faire parler Jim en vrai créole antillais serait incompréhensible en Français, alors que la langue de Jim, après les premières pages un peu déroutantes, est parfaitement compréhensible.
Le procédé de transcription phonétique des accents, qui est admis pour un anglophone, habitué, depuis Twain notamment, à ce genre d'audace, serait quant à lui considéré comme du régionalisme suranné de la pire espèce chez nous.

Quoi qu'il en soit, l'interview du traducteur, Hoepffner, est très intéressant et s'il peut vous donner envie de lire ou de relire le bouquin avec des yeux d'adultes et dans la version intégrale, c'est toujours ça de gagné....
En ce qui me concerne, celà m'a donné envie de le relire...(en anglais of course..)
Bonne lecture, peut-être... Et si vous avez des petits enfants en âge de lire, je ne puis que le recommander (mais en version intégrale bien sûr...)
http://bibliobs.nouvelobs.com/2008/09/18/cest-mark-twain-quil-ressuscite

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